Ça m'a fait tout drôle. Ray Charles est mort.
Il était deux heures du matin, j'étais en train d'écrire à des amis, sur le web, et j'avais laissé rouler la télé. Guillaume Durand venait d'achever son émission littéraire. Il avait invité une jolie blonde qui n'arrêtait pas de rigoler en expliquant que l'amour c'est des phéromones et rien d'autre. C'est sans doute vrai, mais Guy Béart nous l'avait déjà chanté il y a plus de vingt cinq ans, et je me disais que chez Odile Jacob ils ont un peu de retard, mais qu'après tout, le retard, c'est moins grave chez un éditeur que chez une jeune beurette qui s'est fait violer trois semaines plus tôt à cause des phéromones. Bref, je n'étais pas très intéressé, et puis les infos : "Ray Charles est mort", a dit la journaliste.
Ça m'a fait bizarre. J'ai senti ma gorge se nouer. Ray Charles. J'avais 16 ans. What'd I Say? Putain... C'était le début des guitares électriques. On en voulait tous une. Moi, j'avais trouvé des gus qui étaient prêts à me faire une place dans leur groupe, seulement il me fallait une gratte électrique. Alors je passais mon temps à en essayer une. Toujours la même. Je me souviens, c'était une EKO. Je n'avais pas le fric pour m'acheter l'engin, mais tous les deux jours, je fonçais chez le revendeur de grattes qui avait posé sa boutique Boulevard St Martin. Le patron, un brave type, qui n'avait pas mis des mois pour me repérer, vu mes fringues et ma coupe de douilles, avait bien compris que ce n'était pas avec moi qu'il allait faire fortune, mais, sympa, il me prêtait quand même l'objet de toutes mes convoitises. C'était comme un rituel. J'allais me laver les mains, puis, je m'asseyais au centre du magasin. On branchait un ampli qui devait développer deux watts virgule cinq... et roule Bouboule c'était parti pour un quart d'heure. Elle était rose, les cordes à un centimètre au dessus du manche me coupaient les doigts et elle faisait un bruit de chiotte, l'EKO de mes rêves ! Mais je te jure que pendant les quinze minutes où je l'avais entre les mains, j'étais champion du monde ! Plus rien n'existait que la guitare et moi. Je planais. J'étais ailleurs. Pour la tester, la fichue gratte, je ne connaissais qu'un truc : la ligne de basse de l'intro de What'd I Say... et les jours de grand délire, je me lançais dans un solo échevelé des cinq premières notes des Jeux Interdits... Je devais vraiment avoir l'air con, mais le patron, qui sans doute en avait vu d'autres, me laissait faire. Gentil, patient... et sourd. Un jour il m'a dit : C'est quoi ce que vous jouez là ? Je lui ai dit : c'est une musique de Ray Charles ! Ah bon ! qu'il a fait : c'est un guitariste ? Ah, dur ! Il devait être le seul au monde à ne pas la connaître, notre idole ! Ray Charles ! Où alors c'est qu'il se foutait de ma gueule ?... En y réfléchissant, ça n'a rien d'impossible, et ça pourrait même être probable...
Ray Charles - on disait " raye tcharlss " ça nous donnait l'impression de parler anglais couramment -, il chantait pas tout seul. Avec lui il y avait les Raelettes... c'était ses choristes. Trois filles aux gros poumons qui tortillaient sévère autour du piano. Ce n'était pas ce que je préférais, mais paraît que c'est ça qui a donné l'idée à Clo - Clo de chanter avec les Claudettes... Mon pote Cabu il attendait avec impatience que Tino Rossi ait ses Tinettes... Je le sais parce que c'est lui qui me l'a dit !
C'était l'époque des Blousons Noirs et de la guerre d'Algérie... Tous les jours à la radio, il y avait un connard pour nous bassiner sur les méfaits des blousons noirs qui avaient battu le record du nombre de gus entrés dans une cabine téléphonique... Je crois que la dernière fois que j'ai entendu parler de ça, ils étaient un peu plus d'une vingtaine dans la cabine... Moi, je les trouvais rigolos les Blousons Noirs. A la Bastille, entre la Foire au Jambon et les manèges, j'en voyais tout le temps. Ils étaient sympas, un peu stranges, mais franchement, je me suis toujours demandé pourquoi la presse de l'époque en faisait ses choux gras. Entrer dans une cabine téléphonique, même à vingt, tiens même à quarante, même si c'est pas futé futé, ça me semblera toujours moins con que d'aller casser, du bougnoule, à balles réelles, sous les drapeaux...
Quand on n'était pas un Blouson Noir, ce qui était mon cas, on avait les cheveux gras, laqués, bananés, des pompes pointues, des futals pattes d'ef à carreaux et on se faisait traiter de pédé par les flics et les vieux cons qui avaient décidé une fois pour toutes que la chanson et la musique c'était Luis Mariano... un point c'est tout.
Nous, la musique, c'était Ray Charles. Je n'avais pas le fric pour acheter ses disques, et puis quand bien même je l'aurais eu, il n'y avait pas de tourne-disques à la maison, alors pour écouter ses chansons, je faisais la même chose que chez le vendeur de guitares, mais chez les disquaires. À l'époque, il y avait une boutique aux Champs Elysées. Comment ça s'appelait déjà ?... Peut-être bien Le Lido Music, ou quelque chose comme ça, en tout cas, c'était un magasin vachement connu pour la qualité de ses imports. J'y allais à pied depuis la Bastille. Ça me faisait une jolie promenade. Le vendeur rigolard me voyait venir... Lui aussi, il avait pigé que mes fafiots je les lâchais avec un élastique, mais bon, il jouait le jeu. Il me passait Raye TCharlss... Je l'aurais écouté toute la journée. Étrangement je n'ai même jamais cherché à savoir ce qu'il racontait ! Ce qui me fascinait, et je ne devais pas être le seul, c'était la voix de cet homme. On aurait dit qu'il pleurait et qu'il rigolait tout à la fois et, chose incroyable, il le faisait en chantant ! C'était beau, drôle et triste en même temps. Et puis c'était vivant. Ça donnait envie de remuer les guibolles. Ce n'était pas du Blues, ce n'était pas du Jazz, c'était récupéré par les petits blancs du Rock and Roll, mais je ne suis pourtant pas certain que c'en fût... Ray Charles, quarante ans après, je ne sais toujours pas ce que c'était. Mais bordel comme ça m'a plu et comme j'ai aimé ça ! Les spécialistes ont dit que c'était un génie parce qu'il était parvenu à faire la synthèse de toutes les musiques populaires américaines. Le Blues, la Soul, le Gospel, le Rythm and Blues, le Jazz, la Country, la Variété... et qu'en plus il chantait des trucs salaces sur des arrangements religieux... Franchement, ça m'échappe, et plus j'y réfléchis et moins je parviens à définir ce qui me plaisait chez cet homme-là... Si ça se trouve, c'était la guitare rose, de la marque EKO du Boulevard St Martin...
Salut Raye ! Comme t'étais aveugle, peut-être que toi maintenant tu le vois, le bon Dieu...
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