Il y a des jours comme ça… On ne devrait pas quitter le nid douillet, la cellule familiale, le chaud cocon… Et y a des jours où on voudrait bien s’évader, mais je t’en fous… Quand ça veut pas… ça veut pas !
Tiens assieds-toi. Faut que je te raconte. Tu prendras bien un café ?
Aujourd’hui vendredi, c’est le dernier délai ! J’attends un contrat qui va me lier pour une soirée chanson à des jeunes gens qui me veulent dans leur MJC. Petite assoce et comme souvent… petits moyens. La soirée c’est pour samedi. Demain. Le souci c’est que je n’ai pas trouvé dans ma boîte à lettres le pacte m’obligeant à honorer cette soirée, comme il me garantira contre une toujours possible escroquerie de leur part …
En fait voilà des mois que ce document devrait être en ma possession. Je ne sais combien de fois j’ai demandé qu’on se presse un peu pour légaliser l’affaire, mais rien n’a bougé et franchement ce matin je n’y crois plus. J’ai fait mon deuil de ce concert à quelques kilomètres de chez moi…
Or, voilà qu’à midi, aujourd’hui, veille du « gala », le fichu papier déboule enfin ! Il était temps ! Ouf. Et il est signé ! Re-ouf ! Hélas il n’est pas rempli… C’est à dire que ni le nom du responsable de l’assoce, ni son adresse perso, ni celle de la structure organisatrice, ne figurent sur le document. En clair j’ai le contrat, c’est bien, mais il n’a pas la moindre valeur alors j’ai plongé sur le téléphone et je leur ai signifié qu’ils ne pourraient pas compter sur ma présence.
Je ne les ai pas senti autrement désespérés…
Et toi ?
Quoi et moi ? Si je me suis senti gêné de cette histoire ?...
Ben… heu… C’est vrai que de l’annulation de cette soirée j’aurais pu faire une jaunisse, me dévorer le foie, m’arracher les joues et jeter mes pupilles aux moineaux, mais pour être franc, ça ne m’a pas fait grand-chose non plus…
Irais-je jusqu’à dire que ça m’a même plutôt soulagé ?... Ben… heu… Oui ! Je vais-je jusque là !...
Reste là ! Retire ton manteau et pose tes fesses tu vas tout comprendre !
Imagine que voici deux jours, venant du ciel, la blanche poudre a recouvert les bois, les champs et nos ardoises habitations. Une neige fine, compacte et solide comme je n’en n’avais pas vu depuis des années dans nos régions de plaines et de blé. Oui tu l’as compris, je vis en pleine campagne et nos bons amis de la DDE sont débordés. La neige s’est accumulée sur les routes et je doute que d’ici demain la machine à laver les voies sera passée par ici… Donc, d’un côté je n’ai pas de contrat pour aller bosser, et ça m’emmerde, mais d’un autre côté je ne peux pas quitter mon domicile…
Toi je te connais tu penses que j’exagère ? Qu’il y a pas tant de neige que ça et que … et que… Bouge pas bougre, tu vas tout savoir. Laisse tes gants dans ta poche, tu remettras ta cagoule en partant.
Et maintenant, écoute. Je raconte.
Aujourd’hui j’avais rendez-vous avec un cuisiniste. Une quinzaine de km à faire. En temps normal en dix minutes l’affaire est bâclée. Je ne suis pas inquiet. Une fois le problème du concert du lendemain réglé, je suis allé à ma voiture. Première opération : déneiger… Un double décimètre de poudreuse la couvre. Je me gèle un poil les doigts. Je ne me sens pas une âme de martyr, et je dis pas ça pour me faire plaindre, mais la neige c’est beaucoup plus froid que la braise du barbecue ! Ensuite j’ai manœuvré pour quitter le jardin ; c’est là que "Titine" est stationnée. Pas si facile que ça de s’échapper du domicile quand on le fait sur vingt centimètres de neige !... Dès le premier petit coup d’accélérateur j’ai senti la bagnole refuser la ligne droite… Je l’ai même devinée tirant sur la gauche. Soyons franc, ça ne m’a pas affolé plus que ça. Je me suis même dit que c’était en réaction à la politique gouvernementale et je ne m’en suis pas occupé outre mesure. Quand je suis arrivé sur la départementale qui passe devant mon domicile, j’ai pas mis des heures pour comprendre que la DDE devait avoir autre chose à faire qu’à désenclaver les ruraux … alors, en sifflotant un rap (c’est ce qui se fait de plus facile quand on a les lèvres gercées) je suis parti sur le blanc ruban.
Doucement. Tout doucement.
Quand j’ai atteint les vingt km/heures, j’ai senti ma bagnole filer à nouveau sur la gauche. Cette fois je n’ai pas cherché à savoir si la politique était responsable du truc ! J’ai seulement braqué mon regard sur le poteau téléphonique qui s’approchait de moi. Doucement mais irrémédiablement !... Par la grâce de saint Gabriel, patron des postiers, j’ai réussi à redresser mon véhicule, et à éviter le choc. Mais de justesse. Quelques centimètres de plus et j’entrais en communication téléphonique l’ai-delà sans avoir composé le numéro ! J’ai encore fait une centaine de mètres mais quand ma voiture est partie en direction du pylône en béton, à droite toute, j’ai pas eu le courage d’en accuser Ségolène et j’ai préféré faire demi-tour !
Le cuisiniste me verra une autre fois
Il y a des jours comme ça où on ferait mieux de rester au lit.
Alors l’agrume, t’as compris pourquoi je suis content d’avoir reçu un contrat sans valeur légale qui, s’il avait été réglo m’aurait obligé à rouler sur la patinoire ? Non ?...
Bon ! Ben, je retourne me coucher !