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La maison de Benoît.
On a roulé trois ou quatre kilomètres à tout casser et lorsque nous sommes arrivés dans le village, Benoît m’a dit : « Tiens, passe le pont là à gauche au dessus de la rivière, et on sera arrivés. » J’ai donc passé le pont comme il a dit et je me suis garé en marche avant dans l’herbe. Devant chez lui. On est sorti de la bagnole, et on s’est précipités à l’intérieur de la baraque parce que le crachin s’était peu à peu transformé en pluie franche et ça commençait à ne plus rigoler du tout. D’un autre côté, si c’est pas de la neige ou de la pluie, voire de la grêle qui dégouline sur le Pas-de-Calais à la mi-janvier, je ne vois pas bien ce qu’il pourrait tomber ! Je sais que Pierre Dac avait une idée sur la question… mais comme il le disait lui-même : « C’est rare » !


Nous voilà dans la future nouvelle demeure du luthier. Plein de pièces, cuisine, salon, salle à manger, buanderie, étage avec encore des chambres et un grenier qui mériterait d’être aménagé, et on sent bien qu’il y a du potentiel. La rivière qui passe juste devant la maison protège des éventuels nuisances que pourraient faire en passant les quelques véhicules qui se seraient perdus dans le quartier. La terre autour de la maison qui pourrait se transformer en jardin d’agrément. Bref, il a fait le bon choix le Benoît et j’en suis ravi pour lui.
Bon c’est pas tout ! On rentre ?
J’ai dit ça comme on dit « tiens y pleut » sans penser à rien et c’est là que ça à commencé à merder…
Comme je te l’ai dit, j’étais parti le matin de Cambrai sous la pluie, j’avais fait halte à Arras, sous la flotte, j’étais arrivé chez Benoît à Bernieulles dans le crachin et on était allés à son domicile sous l’orage !... Comme ça dégoulinait sévère, on s’est jetés dans la bagnole et Benoît m’a dit : « Vas-y en marche avant, ce sera plus fastoche pour faire le demi-tour ». Je me suis donc mis sur Drive (j’ai une automatique pour ceux qui prendrait l’histoire en marche) et j’ai fait deux mètres douze, puis j’ai senti que la bagnole était en train de déraper… Je me suis dit : « c’est une impression ! À cause de l’herbe et de la pluie, ça glisse un poil et ta bagnole est un peu partie sur la droite, mais ça va se remettre en place ! Appuie mon garçon ! » J’ai appuyé et la bagnole n’a pas bougé d’un pet ! Ou plutôt si, elle a bougé mais vers les profondeurs !... Benoît m’a dit : « Attends, je vais te pousser. Mets-toi en marche arrière je vais te sortir de là ! ». Gentil comme il est le Benoît, il est allé chercher des planches de BA13 qui étaient entreposées dans son garage. Il les a glissées sous les roues et il s’est arc-bouté sur ma bagnole pour l’aider à quitter le jardin.
Faut dire les choses comme elles sont, ça ne l’a pas fait du tout… Les planches on craqué, et le trou s’est agrandi… Cette fois les roues se sont enfoncées de dix centimètres supplémentaires dans les profondeurs de la terre détrempée ! Quasi jusqu’au moyeu ! Désormais il n’était plus possible de s’échapper à la force des bras et plus j’appuyais plus je creusais mon trou. La boue valdinguait de tous les côtés et je ne voyais plus rien, ce qui entre nous n’est guère étonnant… entre la boue, la nuit, et la pluie, seul un autochtone aveugle pouvait savoir où il était !
Alors Benoît a dit : « Bon ben je vais aller chercher du secours ! » Et il est parti. La pluie tombait sévère et il n’avait pas de pébroque. Quand il est revenu, je l’ai à peine reconnu ! On aurait dit un échappé de "Océan". Un thon ! Dégoulinant de toutes parts… Je suis resté dans la bagnole et le conducteur de la dépanneuse m’a dit :
« Bonsoir m’sieur Corbier. On va vous sortir de là. On va accrocher un câble au camion et vous allez passer la marche arrière. Normalement si vous appuyez doucement sur la pédale d’accélérateur, ça devrait aider le moteur qui entraîne le câble à vous tirer d’affaire. ».
J’ai fait comme il avait dit et la bagnole est sortie de l’ornière que je lui avais creusée. Et en douceur. Merci l’homme du câble !
Quelques minutes plus tard après s’être tapé dans le dos, serré les paluches et promis de se revoir, on s’est séparés. J’ai vu la dépanneuse passer dans le jardin de Benoît sans s’embourber et longer la rivière avant de rejoindre la route. Prudemment, moi j’ai fait marche arrière jusqu’à la route et on est repartis à l’atelier de Benoît.
On roulait depuis une demi-minute quand Benoît m’a dit :
« Tu sais, quand le camion est reparti en marche arrière dans le jardin… ben j’ai eu un instant la pétoche… figure-toi qu’il a roulé sur le regard de la fosse septique, et le propriétaire de la maison m’a justement dit hier de faire gaffe parce que le truc n’est pas bien solide… Tu imagines l’histoire ?"
Et moi j’ai dit : "Ah ben oui ! Je vois bien le truc ! Le camion recule. Bon ! Il brise le regard ! La fosse s’ouvre ! Le camion tombe dans la fosse à merde… Tout n’est pas perdu. Avec son câble accroché à un arbre, il parvient à sortir le bahut du trou, mais… comme tout glisse à cause de cette fichue flotte qui n’arrête jamais de tomber, voilà le camion qui se barre en dérapage incontrôlable, il fauche l’assistant responsable du câble, et plonge sans coup férir dans la rivière où il coule à pic ! La fosse éventrée asphyxie le village où on déplore la disparition d’un nouveau-né et le décès d’un rescapé de Verdun, sans compter nos deux morts ! Le dépanneur et son adjoint !
Ah ben oui mon Benoît j’imagine bien le tableau ! "
Le fou-rire ne nous a pas quittés jusqu’à l’atelier et je crois bien qu’il a failli nous décrocher la mâchoire !

J’ai taillé la route jusque chez moi en regrettant de ne pas pouvoir jouer sur la Benoît de Bretagne en conduisant. Quand je suis arrivé à mon domicile je l’ai déballée et je l’ai grattée jusqu’à quatre heures du matin.

Le lendemain je suis allé chez le toubib :" Bronchite, rhinite, angine !" qu’il m’a dit le savant !... "Tension basse. Fièvre ! Repos !" qu’il a ajouté. Depuis je me fais un régime antibiotique, pilules, sirops, spray, tisane au thym et gouttes dans le pif. Comme je suis tremblant de fièvre je ne quitte plus mon lit et je regarde sans y toucher la Benoit de Bretagne qui m’attend en soupirant !...

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