Bernieulles.
Il pleuviote… Ça n’a rien de bien étonnant. En janvier dans le Pas-de-Calais, il fait rarement grand soleil et les seules vahinés qu’on peut croiser sont celles peintes sur les réservoirs des Harley ! Il pleut ! Un sale petit crachin gras qui n’en finit pas de tomber et s’infiltre partout. Quand je descends de la bagnole, mes essuie-glaces ont tellement tourné qu’ils ont diminué de moitié ! C’est le Noooorrrd !...
Bernieulles, 191 rue du Village. 62170, c’est là que travaille mon pote Benoît de Bretagne. Le luthier. Mieux qu’un luthier, c’est un artiste. Mieux qu’un artiste il m’a confié son amitié et j’ai l’intention de la conserver. Un jour Benoît m’a prêté une guitare pour faire un enregistrement. À l’issue de cet enregistrement je lui ai dit que j’aimerais bien avoir un outil de ce modèle. Quelques mois plus tard, il m’a présenté les planches et deux années après, aujourd’hui, je viens récupérer la gratte !
Pour être belle elle l’est ! Bon sang qu’elle est belle !
Il faut dire qu’il a mis le paquet le Benoît !
La table est en cèdre rouge du Canada. Trente ans d’âge ! Sûr que ça change des tables en cageot ! Les éclisses (ce sont les côtés) et le dos, c’est du palissandre "flammé" de Rio. Un bois qui ne s’exporte plus et qu’il est interdit de couper. Il en reste ici et là parfois quelques planches. Je suis un heureux bénéficiaire ! Le manche ? Acajou du Honduras. Nacre autour de la rosace, autour de la caisse et sur la tête, c’est de l’abalone verte. Tu peux pas confondre avec de la coquille de moules en décalcomanie. Le chevalet est en ébène. Le sillet est en ivoire récupéré sur une brosse à cheveux qui appartenait à la tantine de la femme de mon frère qui le tenait directement d’un mammouth de sa famille ! Et les mécaniques sont des Waverly ! Mieux ça n’existe pas !
Bref rien n’a été négligé pour que cette guitare soit un chef-d’œuvre et c’en est un en effet !
Bien sûr les couches successives de vernis ont donné à l’instrument des teintes superbes, mais en plus je sais qu’avec le temps le bois changera de nuances et les variations de couleurs se feront pendant plusieurs années. J’aurai ainsi, chaque jour ou presque, l’impression d’avoir un nouvel instrument sous les yeux dont le son sera lui aussi sujet à modifications, et pour être franc à enrichissement !
- Bon d’accord mais les oreilles ? Hein ? Les oreilles !
- Reste assis j’y viens ! Je viens déjà de t’annoncer que le son qui est superbe ne pourra qu’aller en s’améliorant ! C’est pas rien !
Je ne suis pas un spécialiste du son et je vais avoir des difficultés à t’en dire beaucoup plus mais si tu veux te faire une idée de cette guitare, dis-toi qu’elle ressemble au très haut de gamme de chez Martin ! Tu vois, les modèles "signature" Éric Clapton ? Ben ça peut faire ça, mais en nettement mieux ! Attention, je ne dis pas ça pour me faire remarquer. Je possède une Martin que j’aime jouer, mais objectivement, la Benoît de Bretagne est nettement plus puissante, plus cristalline, et plus profonde pour un modèle de taille similaire.
Tiens la taille justement. C’est un modèle 00 réplique barrage Martin 1931.
Encore une chose particulière que ne possèdera jamais aucune guitare d’usine, si achevée soit-elle, mais il faut que je te raconte tout depuis le début sinon tu ne vas pas bien comprendre.
Figure-toi que Benoît a un pote qui un soir est venu me voir en concert. À l’issue de ma prestation, cette personne s’est présentée et nous avons échangé quelques mots. Jean-Pierre Poncin qu’il s’appelle le camarade. Il se trouve que cet homme est graveur. Son job consiste à faire à l’aide d’aiguilles minuscules des myriades de petits trous sur de la pierre, pour réaliser un dessin qu’il encre ensuite. Poncin m’a trouvé suffisamment sympathique pour avoir envie de me faire un cadeau. Ayant appris que Benoît était en train de me confectionner une guitare, il s’est procuré une photo de moi et il a réalisé un « scrimshaw », puisque c’est le nom de ces petites œuvres d’art, qui a été fixé à l’intérieur de la guitare, contre le manche, là où celui-ci s’imbrique dans la caisse ! Cette fois la gravure a été réalisée sur une corne noire de buffle ! Personne ne peut voir cette merveille ! Il faut pencher la guitare d’une manière particulière et savoir regarder où il le faut pour se rendre compte de son existence. Et encore faut-il qu’il y ait de la lumière...
Jean-Pierre il faudra qu’on se vide un verre ensemble. Je suis encore tout ému de ce cadeau et pourtant il y a déjà trois jours que j’ai la guitare.
Comme je te connais par cœur, je sais que tu vas me demander à quoi ça peut bien servir de faire un truc génial, superbe, et tout et tout, qui a dû prendre au graveur des heures si c’est pas des jours pour le réaliser si personne ne peut le voir ?!...
T’as pas tout faux ! On peut aussi ne pas se poser la question et être heureux que ce travail soit là quand même. Mieux qu’un numéro de série ce "scrimshaw" est la pièce qui authentifie comme mienne cette guitare. Un peu comme le tatouage sur ton biceps te garantit que c’est bien ton bras !
Me suis-tu ? Non ? Tant pis. Et en prime au bout du manche, juste au dessus de la rosace, Benoit a même reproduit ma signature avec de la nacre…
Rien ne m’a été refusé pour cette merveille !
Ma guitare
Les images et le montage sont de Antoine Sueur.
Les Anglais considèrent Benoît de Bretagne comme le meilleur facteur français de guitare classique/folk. Il se pourrait bien qu’ils ne soient pas à côté de la plaque ! Je ne doute pas un seul instant du talent de Franck Cheval ou d’Alain Queguiner et de quelques autres encore, mais ce dont je suis certain c’est que la guitare que vient de me réaliser Benoît de Bretagne est une authentique merveille et le premier qui me dit le contraire je lui fais bouffer son médiator, le capodastre et la courroie !
Alors pour fêter ça on a bu un thé, pour commencer, puis un second pour terminer ! J’aurais pu apporter le champagne, (ce sera pour une autre fois à la maison mon Benoit) mais comme j’étais pas en grande forme et que j’avais encore la route à faire pour revenir en Normandie, on s’est contentés de l’eau chaude et on s’est raconté des bêtises puis Benoît m’a dit : « Tu sais que je vais déménager ? Pas l’atelier. Il reste à Bernieulles, mais le domicile ! Plutôt que rentrer chaque soir à Montreuil-sur-Mer, j’ai pris une maison dans le village d’à côté ! Ça m’évitera de prendre la bagnole et ça m’obligera à refaire un peu de vélo ! Ça te ferait plaisir de venir voir ma future maison ? »
Comme si j’allais refuser !
J’ai rangé la gratte dans le superbe étui habillé de velours grenat. J’ai fermé la boîte. Je l’ai glissée dans le coffre de la bagnole. J’ai fermé le coffre. J’ai dit à Benoît : « Tu ne vas pas prendre ta voiture ! Monte à côté de moi pour m’indiquer la route. Je te ramènerai après la visite. » Et on est partis sous la pluie qui n’avait toujours pas cessé de tomber…
À tout à l’heure !