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Tour de France
11 juillet 2008
Je suis arrivé la veille de l’étape. La ville est majestueuse. Les tours superbes. Les remparts immenses. La mer grise. Le ciel bleuté. Les odeurs de marée, fortes. Un léger crachin balaie mon pare-brise. Il fait doux. Je roule la vitre ouverte. Les bateaux dansent au rythme de la vague. Tout est calme et volupté comme dit le poète… J’entre doucement dans le parking du port et la barrière qui sépare le monde des roulants de celui des statiques payants, tombe sur le toit de ma bagnole, avec un bruit terrifiant !
  

Je donne, réflexe, un coup de volant incontrôlé et je coince la tire sur une sorte de borne métallique en forme de dôme ! Il est 18 heures trente, j’ai roulé toute la journée, j’ai les yeux en trous de pipe, les épaules voûtées, le ventre noué. En serrant les mâchoires pour ne pas hurler, je jaillis hors de ma bagnole. Les dégâts, vu l’énormité du bruit doivent être colossaux… En fait il n’y a rien du tout, même pas une griffe sur la peinture du toit et, en manœuvrant doucement je m’arrache tranquillement de la borne qui n’a rien touché non plus.

Néanmoins… comme si ma venue en Bretagne méritait d’être saluée d’une manière conséquente, typique et locale, le vent s’est levé. Brusquement et méchamment ! Ce qui quelques instants auparavant n’était qu’une brise légère, un souffle de maman sur les cils du bambin, s’est muté en force huit ! La pluie cingle. Le vent arrache. Je tiens à peine debout. Il en faudrait peu pour que je me retrouve à l’horizontale ! Mon chapeau s’envole. Ma chemise flotte derrière moi. Mon pantalon claque sur mes mollets. Chaque pas m’est une guerre gagnée sur Éole. Mon nez coule. Mes cheveux se dressent et retombent en giflant mes joues. J’ai les yeux qui pleurent et, signe de l’apocalypse, les goélands énormes et bruyants me cernent. J’entre la tête dans les épaules, mais c’est insuffisant ! Les oiseaux sont libres, leurs intestins aussi ! Le guano, après la barrière du parking, est le premier à me souhaiter la bienvenue dans la cité corsaire !... Une sorte de tape sur l’épaule !...
Merci. Je n’en demandais pas tant.
Je suis défait, trempé, secoué, tiraillé, les membres gelés, gourds, hagard et désormais sale ! Je suis tout cela mais surtout, je suis en Bretagne et ce n’est pas si souvent que je puisse me permettre de faire la gueule !

Bonjour Saint-Malo !

Demain lundi 240 coureurs s’élanceront pour la troisième étape qui les mènera de St Malo à Nantes. La direction du Tour m’a généreusement invité à passer la journée sur la course, mais pour le moment je ne sais plus comment je m’appelle. Je marche, plié en deux, aveuglé, vers la muraille et la gigantesque porte qui s’y trouve.
Sitôt les remparts franchis, comme sous l’effet d’un coup de baguette magique, sans doute le travail des korrigans, les éléments se calment, et la musique remplace les hurlements du vent. Des guitares, des accordéons, des chanteurs, des danseurs à tous les coins de rue. Les boutiques sont ouvertes. Mille lumières. Mille couleurs. Il flotte sur la ville intra muros un air de fête. Pour un peu ce serait Noël en juillet. Des forains s’y sont installés. Ça sent la friandise chaude. Le popcorn. La barbe à papa. Glaces italiennes. La galette au beurre. Le cidre. Les terrasses sont pleines. Les serveuses aux joues rouges courent, plateau garni au bout du bras. Chansons de marin. Jazz-musette ! Ça parle fort et ça rit bruyamment. Les enfants courent et crient. Les mamans attentives pistent leurs moutards. C’est un autre monde. De l’autre côté des murs qu’est devenue la tempête ? Pour être franc, je m’en bats les noix. Qu’elle aille au diable la tempête ! Ici je suis bien. Il fait doux. Moules, frites et rhum à tous les étages. Chacun sourit à sa chacune et les amoureux se tiennent la main. Les vitrines sont habillées de cycles bariolés qui pendent des plafonds, habillent les murs. Les poignées de portes sont des roues de bicyclettes, des selles, des pompes à vélo ! Pour vingt-quatre heures la ville a décidé d’oublier ses navires et ses héros navigateurs, pour célébrer la petite reine et ses champions.
Et moi qui n’ai pas mis les pieds sur un pédalier depuis des lustres, je suis là ! Heureux. J’écarquille les yeux du plus que je peux. Je veux tout voir. Profiter de tout. Tout entendre, tout goûter, tout sentir, toucher, admirer et rire avec tous. On m’a reconnu, mais les gens me fichent la paix. Parfois au détour d’un bistrot une voix avinée crie mon nom. Je fais le sourd et je poursuis mon chemin. Je suis bien. Heureux comme il y a longtemps que ça ne m’est pas arrivé.

J’entre dans un restaurant. La patronne m’accueille avec le sourire. Il lui reste quelques places pour le repas de ce soir. Elle me connaît : « Je n’ai pas besoin de votre nom monsieur, je sais qui vous êtes. » Discrète elle n’en dit pas plus. Son sourire est éloquent. Comme il est encore un peu tôt, Je retourne dans la rue pour profiter encore de la fête, mais cette fois la pluie a réussi à franchir les murailles. Une à une les rues se vident. Les musiques cessent. On range les guitares, on plie les accordéons. Les rires se figent, les bouches se ferment. Les chansons disparaissent et les enfants saouls de grand air et de bruit rejoignent en pleurant les jupes de leurs mères. Les boutiques cessent de clignoter. Les vélos magnifiques qui décoraient les vitrines tout à l’heure ne sont plus que de vieux biclous, alors je retourne dans le restaurant. Je me commande des huîtres, du pain, un coup de blanc. Il ne s’agit pas de charger la mule.
Demain j’ai la route à faire : je suis sur le Tour de France !

J’ai mal dormi. Sans doute que le poisson qui a suivi les huîtres, et le fromage qui a suivi le poisson, et le dessert qui a suivi le from, ont eu raison de ma quiétude. Je me suis levé dans la nuit. Plusieurs fois. Et quand mon réveil a sonné je venais de m’endormir. Un grand classique. Allez, debout carcasse ! La douche, le petit-dèj ! La salle du restaurant de l’hôtel est envahie d’Anglais. J’ai les yeux ouverts, mais je ne vois rien. Il s’en faut de peu que je renverse mon bol de lait sur mon froc.
L’Anglais n’est pas bruyant. Il ne m’aide pas à me réveiller… mais il est poli. Chaque Grand-Breton qui passe à côté de ma table pour aller au buffet chercher ses cornflakes me dit bonjour. C’est gentil. Chaque fois je réponds. Chaque fois j’ai droit à une vision de leur dentier. La vie est belle.

J’ai commandé un taxi. C’est la meilleure façon de me rendre au « Village du Tour », où je suis attendu, car la ville est complètement bloquée et interdite à la circulation dès huit heures du matin. Le taxi est sympa. Il me demande ce que je deviens. Je lui raconte ma vie. En dix minutes nous voilà rendus sur le port. Le « Village » est installé sur un quai. Il y a un magnifique manège à l’entrée. La foule est déjà dense. La musique guillerette. Je montre mon laissez-passer et la foule s’écarte… c’est bien d’être persona grata. Le village, c’est une grande place avec des radios, des télés et les journalistes qui vont avec. Des stands où on peut tout apprendre sur Nike, ou sur Festina. Partout on peut petit-déjeuner. Croissants, yaourts, pommes, sucre, thé, café, jus de fruits à tous les étages ! Et c’est cadeau.
On me demande de signer quelques autographes. Il fait beau. Je fais le beau. Il fait même chaud.
Un type s’empare d’un micro et commente la démonstration d’un champion de VVT acrobatique. Le gusse saute avec son vélo par-dessus des enfants allongés sur le sol. Il monte des marches, saute sur un bar, danse la valse, fait la toupie, fonce sur la foule et s’arrête à trois millimètres d’une jeune fille. Il fait s‘allonger sur le sol un jeune homme et lui couvre le visage d’une casquette, puis, sautant par-dessus lui, il s’applique avec sa roue avant à faire tourner la casquette sans toucher au crâne ni au visage de son cobaye ! Le triomphe est au rendez-vous et c’est justice. C’est un joli numéro.

Voilà sur un autre stand qu’on annonce l’arrivée de Bernard Hinaut. Il n’a pas changé. Il est resté mince. On dirait presque un jeune homme. Ce n’est pas le cas de tout le monde… Sean Kelly arrive à son tour. Il a triplé de volume… Idem pour Poupou, notre éternel second. L’adversaire du regretté Anquetil.
Et puis voici Mangeas, l’animateur du tour. La Voix du Tour. Ici tout le monde le connaît. On lui remet une médaille pour ses trente ans de bons et loyaux services. Il fait lui aussi un triomphe. Il dit quelques mots et se sauve. Il se doit d’être sur la ligne de départ pour raconter. Voilà trente ans qu’il raconte ! Et jamais il ne semble être à court de vocabulaire, d’anecdotes, de bons mots… Il dit sobrement qu’il est content de faire ce métier et qu’il vient d’écrire un livre qui raconte ses Tours de France.
Et voilà la caravane qui démarre. Des masques, des chars, des couleurs et du bruit. Des musiques, des danseurs, des chants, des cadeaux : casquettes, tee-shirts, bonbons, gourdes, papiers de couleurs. Les gamins se bourrent les poches et la bouche. Ce soir ils seront malades d’un trop-plein de sucre, mais ils s’endormiront en se prenant pour le vainqueur de l’étape, pour le maillot jaune, ou le maillot à pois. Ils pédaleront toute la nuit dans des rêves de gloire et de bonheur partagé. Ils embrasseront des jolies filles qui leur remettront un bouquet qu’ils offriront à leur maman après avoir répondu au journaliste venu les interroger : « Je ferai mieux la prochaine fois ». La vie est un éternel recommencement.
Ces rêves, je les connais, je les ai faits avant eux. Je suis persuadé que ce sont les mêmes. Moi je rêvais d’être Anquetil, ou Bobet ou Robic. Leurs parents ont rêvé d’être Hinaut, Fignon, Lemond. Eux, je ne sais pas qui ils rêvent d’être… j’ai levé le pied. Je ne connais plus les champions actuels, mais je suis certain qu’ils s’y voient, qu’ils y croient et c’est magnifique de les regarder tandis que passe la caravane. Tout le bonheur du monde les inonde. Ils ont les yeux qui brillent, la bouche est ouverte. Ils n’en reviennent pas. Ils n’en reviendront jamais. Ils sont beaux et touchants. La vie se chargera de les broyer et d’en faire des vieux cons grincheux et alcoolo, des petits employés, des cocus de la vie, mais en attendant, pour le moment, ils sont magnifiques de candeur et d’innocence et tandis que je les regarde, j’ai à nouveau dix ans. Je suis avec eux. Je suis comme eux.

On m’a réservé une place dans la voiture du commissaire qui doit suivre les échappées. S’il n’y en a pas nous resterons devant le peloton. Par chance il y en aura ! Et quelle échappée ! Dès le départ quatre gusses quittent le peloton. Nous voilà derrière eux. Ils roulent à donf ! La foule est énorme. Parfois je me dis à l’approche d’une forêt ou d’un petit village que sans doute il y aura moins de monde ! Je t’en fiche ! Forêt ou bled, la foule ne désemplit pas. La même ferveur les habite ! Ils crient et font claquer des machins en plastique. Ils tapent sur les barrières métalliques qui les retiennent de chaque côté de la route. On devine que s’il n’y avait pas de barrières, ils se jetteraient sur leurs champions pour les embrasser, pour les serrer contre eux, peut-être pour les violer ? Qui sait ? Les dévorer ! Un sandwich de mollets de campionissimo ça doit valoir le coup ! Là encore plein d’enfants mais aussi des parents complètement investis par la fête. Ici on s’est déguisé en Vache Kiri, là en vieilles bigoudènes avec la coiffe en dentelle et la jupe noire. À notre passage elles lèvent leurs jupes et ne nous cachent rien de leur anatomie. Ces Bretonnes sont des garçons ! Dans les champs des bottes de paille ont été disposées de manière à être vues du ciel. Les hélicos passent au dessus. On lit sur les écrans de contrôle : « Vive le Tour ! » Voici El Diablo. Depuis des années ce Hollandais ( ?) fait toutes les étapes. Il est déguisé en diable et fait mine de piquer de sa fourche les coureurs. Tout le monde le connaît. On dit qu’il est sponsorisé… Va savoir. En tout cas je sais où il passe ses vacances en juillet !

Nous traversons les villages en prenant les virages au cordeau. J’ai l’impression que nous laissons de la gomme à chaque tournant. J’ai chaque fois la pétoche qu’un type fasse le con et déborde sur la chaussée. On rase les barrières. Tiens en voilà un ! Un crétin. Il traverse. Tranquille. Il a un gamin sur les épaules. Quel con ! Manifestement il n’a aucune notion du danger. Bien sûr on freine et il passe, mais quelle andouille ! C’est normal, on est à Guéméné ! La foule est généreuse elle nous applaudit aussi. J’en vois qui me reconnaissent. J’entends parfois mon nom. Comment font-ils pour me voir ? Je suis à l’arrière de la voiture. On roule vite et pourtant… « Corbier ! »

Le chauffeur, un jeune ancien champion, est un acrobate du volant. On est en bagnole et j’ai l’impression d’être sur son vélo. Il s’en est fallu de peu qu’au ravitaillement des coureurs j’aie tendu la main pour saisir la musette de victuailles ! À notre passage il est étonnant qu’aucun spectateur n’ait l’idée de crier « olé ! » c’est presque une corrida. Il nous manque la muleta, mais dans cette affaire, qui est le taureau ? Nous, dans la bagnole ? Les champions sur les vélos ? Le spectateur ? En tout cas il y a danger à être là. Radio Tour signale une chute à l’arrière. Rien de bien méchant. Le type est reparti.
Il fait de plus en plus chaud. Tout va vite. Trop vite. Le peloton fonce sur les échappés qui résistent. Il y a de la sueur et des cris ! L’arrivée est dans moins d’un kilomètre. Je n’ai pas vu passer le temps. Je n’ai pas eu envie de manger, ni de boire. Je me suis rempli de l’amour de tous les spectateurs et de la force des champions. Je suis plein. Bourré à craquer. Il faut que je me vide. Vite. Je quitte la voiture dix mètres après la ligne d’arrivée. Je m’apprête à entrer dans un chiotte de plastique installé là. Je sens qu’on me tape sur l’épaule. Je me retourne. Un type hilare me dit : « M’sieur Corbier, je suis content de vous avoir rencontré ! » Je lui dis que pour l’instant je vais aux chiottes et il me répond : « Même aux chiottes, je suis content de vous avoir rencontré ! » Il me serre la main et disparaît dans la foule.

C’est un Français qui l’a emporté et qui a endossé le maillot jaune. « C’est assez rare pour être noté » a glissé l’hôtesse qui m’a conduit jusqu’au car retournant à Saint-Malo.

J’ai appris que les contrôles avaient tous été négatifs… Pourvu que ça continue.

Je suis content parce que j’ai réalisé un rêve de gamin, être sur le Tour de France, et suis encore plus content parce que ça s’est passé en Bretagne sur la terre de Robic ! En 1947 quand le Tour a redémarré après la guerre, c’est ce petit bonhomme qui ressemblait plus à un boxeur qu’à un champion cycliste qui l’avait emporté. Des années plus tard, je me souviens l’avoir vu, toujours avec son vélo. Il se baladait du côté de la place de la Contrescarpe où je chantais. Il connaissait tous les artistes et passait nous dire bonjour. « Salut les enfants » qu’il nous disait, et nous, grossiers comme pas deux on lui répondait « Salut Biquet ! ». Ça le faisait rigoler…

Biquet est mort en 80… et plein de champions lui ont succédé, mais moi, quand je vois passer un gamin sur un vélo, j’ai toujours envie de lui crier : « Vas-y Robic ! » Je ne le fais pas parce que plus personne ne le connaît et que du coup j’aurais l’air d’un neuneu, mais quand même… j’ai envie !

Hé les gens du Tour, je reviendrai quand vous voudrez. Une étape de montagne ce doit être terriblement dangereux et encore plus extraordinaire à vivre…

Et maintenant que j’ai vu que la Bretagne n’est pas une terre inventée, je suis d’accord pour y aller chanter. Là aussi : c’est quand on veut !

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