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Qu’est-ce que j’ai bien dormi ! Comment ça tu m’as entendu ronfler ? Mais je ronfle jamais ! Tu m’as entendu ronfler de l’autre côté de la cloison ? T’as une sacrée oreille !
Quoi la suite ? Tu veux savoir la suite de mon histoire au Club Méditerranée avant que Tapie et le gamin de Giscard d’Estaing y fourrent leurs vilains museaux ?
Assieds-toi ! C’est re-parti !
  


En 1965, on est encore dans l’après-guerre.
Au Club, c’est l’esprit pionnier qui domine, et Trigano qui a fait la Résistance dans une organisation communiste, puis rédacteur à l’Avant-Garde avant de finir grand reporter à l’Humanité a encore la tête pleine d’idées généreuses.
Du coup ses ambitions commerciales sont quasi nulles, le partage y est évident, et rendre service à sa voisine fait partie du jeu ! Le soir dans les paillotes on se croirait dans un dessin de Mandrika ! Ça nique à tout va. ! Au déjeuner ça picole à donf ! Mais, entre ces deux moments charnières de la vie du GM il y a l’étude !
Qu’est ce que tu comprends pas ? L’étude ? Ah c’est vrai que c’est pas ton truc ça... Bon, repose tes miches tu vas tout saisir ! J’explique !
Ici, on ne passe pas ses vacances comme un gland les noix au soleil ! Au Club il est de bon ton de prétendre qu’on ne bronze pas idiot, comme on disait à l’époque. Pour ça, Trigano te fournit des bouquins, des revues, et tu profites, toujours en cadeau, de concerts de jazz enregistrés et de musique classique. Pour te conforter dans l’idée que tu baignes dans la culture, tu passes à table au son des "trompettes pour les soupers du Roy" du regretté Marc-Antoine Charpentier, trop tôt ôté à l’affection de sa famille. Des musiciens de jazz, de variété, des classiques, des comédiens sont invités au Club, il y a des conférences, des débats. On parle de tout avec des journalistes. Elkabach est là, et Claude Rich, mais aussi des magiciens, des contorsionnistes ! C’est la cour des miracles !
T’imagine ça toi ? T’es arrivé de la Bastille depuis trois jours, tu passes à table en maillot de bain avec Marc-Antoine, tu t’en fourres jusque là, puis tu files à la bibliothèque, ou t’attendent Maupassant, Camus, Asimov, et tu vas écouter Count Basie dans la clairière. Un peu plus loin t’as la Comédie Française qui t’explique Racine et Michou en paréo bleu avec son équipe de travelos te donne un cours de danse du ventre ! La digestion faite tu te fiches à l’eau avant d’aller étudier le mat du berger avec le Kasparov local, ou apprendre la voile avec des types rigolards qui ont ton âge ou peu s’en faut !
Si t’es pas bien... c’est que t’es un poil difficile ou compliqué.
Trigano disait : « Le maillot de bain c’est la vengeance du prolétaire ! Le patron est plein de fric c’est entendu, mais en maillot de bain… il craint ! L’ouvrier qui bosse toute l’année à soulever quotidiennement sa tonne de fonte pour fabriquer des bagnoles a le ventre plat ! Il est fauché certes, mais les filles préfèrent les ventres plats aux gros bidons ! Le prolo tient sa revanche sur le capital et tandis que le patron se ruine au bar, l’ouvrier lui pique sa gonzesse ! Trois semaines plus tard quand chacun rentre dans ses foyers respectifs, tout le monde se tutoie, tout le monde s’embrasse, tout le monde est heureux ! La lutte des classes a disparu ! »
Il n’avait pas tout à fait tort le père Trigano, même s’il n’avait quand même pas du tout raison.... Bien sûr que c’était pas la révolution le Club, mais on en avait l’illusion...
En tout cas pendant tes trois semaines de vacances t’avais l’impression de tutoyer le bonheur ! Combien j’ai vu de visages en larmes le jour du départ et combien d’yeux se garnir de paillettes chez les nouveaux qui déboulaient sur la plage pour la première fois de leur vie…

Mon job consistait à chanter des sottises chaque soir au bar de nuit de la plage. Animateur adjoint en quelque sorte. J’avais eu la chance de me faire rapidement une réputation de type sympa, grâce à une idée cocasse d’Avner le chef du village. Un jour il me dit : « Alain – heu… ben oui, à l’époque je m’appelais Alain… - Alain, dans les trucs que tu as écrits, tu n’aurais pas un machin particulièrement ridicule et inchantable qui découragerait les GM de nous réclamer une chanson village ? »
Bon j’explique parce que je vois bien que là t’as l’oeil qui vire et je suis en train de te perdre. Repose tes miches, la chaise est dure j’en conviens, mais tu as la fesse ronde et l’aventure continue !
La chanson village, c’est un genre de chant de ralliement. Un truc scout. Un machin chanté qui te rappelle qu’on est tous embarqués dans le même wagon. En général, « l’oeuvre... » s’appuie sur une mélodie connue, un truc à la mode dont on remplace le texte original par une histoire concernant le village. Ici Cefalu. L’auteur s’arrange pour glisser le nom d’un GO sympa connu de tout le monde et il enrobe le tout de considérations sur l’état de la mer, le soleil, le ciel bleu, les petits oiseaux, les jolies filles... darla dirla dada... En un mot une connerie !
Avner détestait ce genre de truc. Son idée c’était de casser la chanson village que lui réclamaient les plus anciens vacanciers. « Tu comprends, Alain si les GM nous réclament la chanson village, on leur balance la tienne... et forcément ça les découragera et ils nous ficheront la paix avec cette ânerie. Je peux compter sur toi ? Au boulot. »
Dix minutes plus tard, je croise Avner et je lui dis : « Je crois que j’ai ta chanson. »
« Ah oui ? Vas-y » qu’il me dit et je lui chante sur une mélodie bien cucul-la-praline le texte que voici :

Mon ours
Faisait la course
Autour d’un réverbère
En l’air
Grizzly
Mon ours gris
Partit
Lorsque ma mère
Eteignit la lumière.

JPG - 85.1 ko
Cefalu 0002

Avner me dit : « Mon grand, on ne pouvait pas rêver mieux ! On touche au sublime ! Tu vas me chanter ça ce soir sur la piste de danse. Après ça s’il y a encore des fanas de chanson village, ce sera que le monde est perdu ! »
Le soir même je me suis exécuté, et, contrairement à ce que nous attendions, le public s’est mis à chanter ma chansonnette, et pire, voilà qu’elle est reprise par l’orchestre, puis par la fanfare du village !... En trois jours "Mon ours" est devenu le tube infernal ! Dès leur descente du car, les nouveaux GM sont accueillis par cette musique ! Ils se l’enfournent dans les neurones et la gardent ! Cette chanson qui n’aurait jamais dû avoir de succès en a un fulgurant ! Pourtant je n’y parlais ni de la Sicile, ni de l’Italie, ni du soleil, ni des vacances… rien qu’une histoire d’ours tournant autour d’un réverbère… J’en ris encore !
La chanson eut tellement de succès qu’elle fut traduite en anglais, en italien, en allemand. Je l’entendis même plusieurs années plus tard dans un autre village du Club et l’animateur me la présenta comme une chanson qu’il avait lui même composée !...
Les GM s’endormaient avec cette sottise dans la tête et se réveillaient avec la même ânerie dans le crâne ! Et rien à faire pour s’en débarrasser ! Il y avait toujours un type pour vous la remettre en mémoire au détour d’une voile, d’un concours de boules, au bar, en remontant de la plage.
Si ça se trouve les gusses en plongée la fredonnaient aux mérous qui l’apprenaient aux sardines !
Pour résumer la question, je dirai qu’il s’agissait d’une authentique cochonnerie qui fit rire tout le monde et me conféra une auréole de zinzin total !

Bon c’est pas tout. Tu auras la suite plus tard. Faudrait quand même que tu penses à bosser un peu pour tes exams ! Quoi tu sais tout ? Parle-moi des Mérovingiens ! Tu sais pas ? Quel feignasse !...
À demain.

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