Je roule tranquillement. Il fait moche. La grisaille s’est installée depuis quatre jours devant mon pare-brise et pour magnifique que soit le paysage, si j’en crois les dépliants touristiques, je n’en vois strictement rien ! Parfois, au détour d’un virage, je découvre un village qui pourrait être charmant s’il n’y avait ce fichu crachin qui gâche la vue et masque les sapins. Par chance les voitures sont rares et je ne suis pas pressé. Alors je m’arrête de temps en temps pour le plaisir. J’ai quitté Épinal et ses jolies planches coloriées vers onze heures trente. Il est treize heures lorsque je prends la décision de m’arrêter dans une auberge qui domine le Lac de Gérardmer (prononcez Gérardmé) pour déjeuner et, quand enfin je déboule au Grattoir, où je suis attendu pour la mise en place du concert qui doit se dérouler le soir même dans la salle du bistrot, il est un peu moins de 17 h. J’ai bien fait de ne pas me presser puisque dès mon arrivée Jo, l’un des deux patrons, tout à fait sympathique, me signale que la répé ne se fera qu’à 18 h. 30. Là-dessus il m’offre un verre. Comme je ne bois pas d’alcool je m’avale une eau locale et je décide d’aller faire un tour en ville maintenant que la pluie a cessé.
Le coin fourmille d’une multitude de filatures et de magasins d’usine tous spécialisés dans le tissu. Draps, draps-housses, housses de couettes, traversins, taies d’oreillers, linge de maison, serviettes de bain, rideau etc. Un Écossais y trouverait le kilt de ses rêves et on prétend que les Indiennes se repassent les adresses. Ici poussent comme le chiendent, les saris, les sarraus, les paréos et tout ce qu’il faut pour vêtir la musulmane, la première communiante, la jeune mariée, la veuve et le curé. Toutes les qualités sont présentes. Coton, soie, lin, lainages et les synthétiques. Ça donne dans la maille, le vergé, le crépon et l’étamine, le plumetis, le jersey, le damas, le nansouk, le polaire, l’organdi… que sais-je encore ?... Mon épouse est d’autant plus intéressée qu’elle a baigné toute une partie de son existence dans le fil et qu’elle a une folle envie de renouveler son stock de draps. Tout ici est fait pour rappeler au touriste qu’il est au cœur même du saint des saints des filatures. Gérardmer est au fil ce que l’embrun est à la Bretagne ! Impossible d’y échapper. C’est sa gloire et sa fierté, et ce ne sont pas les choix qui manquent ni les marques ! Allez, j’y vais et j’espère n’oublier personne. Si c’est le cas, on voudra bien me le pardonner : Bleu des Vosges, Lin Vosges, Garnier Thiébaut, Tissage Mouline, Tissus Gisèle, Thentorey, Valrupt, Anne de Solène, Jalla, la Sté de Tissage de Gérardmer, et dans la rue même où je dois chanter, à une trentaine de numéros : Jacquard Français. On peut difficilement rêver mieux. Je trouve même un magasin spécialisé dans la chaussette et j’y fais le plein. Me voilà tranquille pour au moins cinq ans ! Il peut pleuvoir je m’en bats les arpions, j’aurai les pieds au chaud.
C’est Gregory Paradisi, patron du magasin de musique "Greg Music", à deux pas du Grattoir, qui s’occupe de la sono. Il s’y connait le bougre. Il me fait un son que bien des professionnels souhaiteraient avoir lors de leurs prestations. En vingt minutes l’affaire est torchée. Un vrai bonheur. Ma voix entre dans le micro comme le doigt dans le beurre et ressort claire et puissante dans l’oreille de l’auditeur. Bravo jeune homme et merci. Je serais ravi de travailler à nouveau en ta compagnie si l’occasion nous en est fournie.
Jo et Pascal, les patrons, ont eu une bonne idée. Ils savent que je suis diabétique et que je ne peux pas manger n’importe quoi, alors ils ont demandé à un restaurant chinois de nous préparer un diner. On me laisse le choix. Je prends des gambas avec du riz. Un verre de vin. Un bout de fromage. Une pomme. Mon épouse fait la même chose. Tout va bien. Je cours me changer dans la pièce du fond. C’est l’heure du concert.
La salle est pleine. Quand je dis pleine, c’est bourrée qu’il faudrait dire, mais j’ai toujours tendance à éviter ce mot quand je chante dans un bar... Toutes les chaises sont prises. Le public coincé, serré, s’est agglutiné partout où il était encore possible de glisser un pied. Combien sont-ils ? Cent ? Cent vingt ? Plus ? Tous les coins et recoins de la pièce sont occupés. Contre le bar et la porte des toilettes. Devant la scène et la "loge". Pressée comme harengs en caques, la foule des grands jours s’est donné rendez-vous ici, à Gérardmer, au Grattoir ! Il fait une chaleur de l’enfer et l’accueil est magnifique. À chaque chanson j’ai droit à la salve d’applaudissements. Le public est généreux. Il chante bien. Je fais tout le répertoire. 90 minutes sans entracte. Lorsque je m’arrête, mon épouse est dévalisée ! Le stock de CD y passe ! Je signe, je signe, je signe et je signe !… Tout. Des affiches, des disques, des cartes postales et des dessous de bière… Je pose pour la photo "qui fera tellement plaisir à mon beau-frère qui est malade et qui n’a pas pu venir"... je souris, je raconte... Je réponds à une interview pour le journal local. En un mot : je joue le jeu. Je sais qu’en agissant de cette manière, les clients restent plus longtemps et de ce fait consomment plus... Je fais l’entraîneuse, mais je le fais de bon cœur.
La soirée en valait la peine.
Ensuite j’ai eu un différent hygiénique avec Pascal et Joe. Une histoire de taie d’oreiller... une autre de douche. J’ai claqué la porte et j’ai dit des mots qu’en général on regrette par la suite puis, j’ai récupéré mon sac de voyage, mes guitares. J’ai chargé la bagnole et j’ai fichu le camp.
J’ai roulé à travers la forêt et le brouillard salué par un cerf et quelques bestioles à plumes, jusque chez des amis à une heure de voiture de là où J’ai passé une excellente nuit et si j’ai un regret, c’est de n’avoir pas accepté leur invitation lorsqu’ils me l’avaient proposée avant le concert...
Je ne reviendrai certainement jamais à Gérardmer et je le regretterai car le public y est généreux, mais si je dois un jour y remettre les pieds, j’éviterai le Grattoir où pourtant ça avait si bien commencé.
Dommage.