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Pif
Quand j’étais marmot, à la maison, on n’avait pas la télé. On avait la radio. La radio, c’est comme la télé mais sans les images. Ça n’empêche pas de se coller devant comme on fait avec la télé, et ça a l’avantage de moins faire mal aux yeux. On n’avait pas la télé, mais on n’était pas à plaindre pour ça. Je ne mettrais pas ma main au feu, mais j’ai l’impression qu’on doit pouvoir, encore aujourd’hui, vivre sans avoir le nez planté six heures par jour dans la boîte à images. Enfin, je dis ça, mais je ne le crie pas trop fort parce que, forcément, ça fait un peu ringard et type qui crache dans le potage que d’annoncer ce genre de truc alors qu’on a passé une grande partie de sa vie dans le poste… Bref…
Quand j’étais marmot, c’était le jeudi que les écoliers avaient leur jour de repos hebdomadaire. Moi, comme je n’étais pas inscrit au foot, et que personne dans la famille n’aurait eu l’idée de me faire prendre des cours de violon, je lisais le journal ! Et attention, pas n’importe quoi. Je lisais : Vaillant, le journal le plus captivant ! Avec les aventures de Pif le Chien. D’ailleurs, je ne le lisais pas ce magazine, je le dévorais. Toutes les pages, toutes les histoires en même temps. Ah bien sûr, ce n’était pas la Princesse de Clèves… D’ailleurs les instits étaient farouchement opposés à ce genre de littérature. Pour les éducateurs de cette époque, les illustrés, (on ne disait pas encore BD) même dans les journaux communistes, ce n’était pas un art mineur : c’était rien. Au mieux, c’était un truc inventé par les Américains et les fascistes pour abrutir notre belle et saine jeunesse… Tu parles si je m’en foutais de l’avis des instits ! Je passais mon temps le nez fourré dans les histoires dessinées ! J’adorais ça !
Le problème c’était Grand-père… Impossible de lire le Journal de Mickey. S’il était arrivé à l’improviste, et qu’il m’ait vu avec un journal américain, il en aurait fait une attaque. Alors, je lisais Vaillant. Et j’adorais ça ! D’ailleurs, je n’étais pas tout seul… Tous les copains le lisaient .
Mais, plus encore que les aventures de Pif le toutou rigolo, c’était la double page centrale toute en couleur, dans laquelle nous suivions "La guerre du Feu", d’après Rosny aîné, qui emportait tous les suffrages. C’était génial… La puissance des images alliée à celle du récit était telle qu’en bas de la page, nous étions tous devenus "sapiens-sapiens" en lutte contre les salopards "d’érectus" ! Le lendemain dans la cour de récré, c’était manifeste. On se foutait sur la gueule à grands coups de cartables en se rêvant poilus et barbus (déjà), luttant pour la sauvegarde du feu et combattant le mammouth et le félin géant… Le chat de la voisine n’avait pas intérêt à balader sa queue entre nos jambes à ce moment-là !
Ce n’était pas tout ! Les copains me passaient Spirou et là-dedans, il y avait les " Histoires de l’Oncle Paul" : La vie du géant Ferré, Jeanne Hachette, Thomas Edison, ou bien Maurice Garin le premier vainqueur du Tour de France… ! Chaque fois une aventure complète ! Quel bonheur ! Avec tous ces héros, je me forgeais une âme forte et patriotique… Qui c’est les meilleurs ? Ben c’est nous ! Et qui c’est Nous ? Les Français ! À la bonne heure !... Hors du giron de notre belle patrie, pas d’échappatoire ! C’est sans doute à cause de ça que pendant des années, j’ai mélangé les genres. Dans mes rêves de préadolescent, Thomas Edison allié au géant Ferré passait des messages à Jeanne Hachette pour foutre sur la gueule des Allemands sous l’œil humaniste et bienfaiteur des héros de Rosny roulant à bicyclette pour rejoindre Staline en peaux de bête !...
Lorsque le journal était épuisé, je demandais à maman de me mettre la radio et la tête sur le coude, le bras allongé sur la table de la cuisine, j’écoutais "Les Beaux Jeudis" d’Arlette Peters et Alain St Ogan. (Le type qui a inventé Zig et Puce). Je ne me souviens pas si c’était à France Inter ou sur Radio Luxembourg (on disait comme ça à l’époque, ensuite, c’est devenu RTL). Moi, Arlette Peters, avec sa voix rigolote, je l’imaginais jeune, mais elle avait peut-être cent mille ans… avec la radio on ne peut jamais savoir. Elle nous proposait des histoires pleines de gags, de musiques et d’aventures, propres à éveiller dans nos jeunes cervelles, des idées d’humour, d’amour, de colère et de joie, et là aussi, le transfert était aisé puisque les héros de ces histoires avaient nos âges. Alors forcément, chaque fois qu’ils triomphaient du méchant, du tyran, et qu’ils luttaient pour défendre la veuve et l’orphelin dans de merveilleuses, périlleuses et édifiantes aventures, les véritables héros, c’était nous… Forcément ! Et forcément, nous, on n’avait pas pu y aller parce qu’on était encore un peu faiblards à cause de la fin de la guerre qui n’en finissait pas de s’achever et qu’on avait encore à boire notre huile de foie de morue, qui allait faire de nous des super-héros en peaux de bêtes et bicyclette, et que pour le moment, nos chaussures en carton bouilli, prenaient un peu la flotte, mais : on avait délégué…
Ah ! Ce que j’ai pu aimer les histoires à la radio : Signé Furax ! Ça va bouillir, avec Zappy Max… Et les soaps du début d’après-midi… Là non plus je n’étais pas tout seul. On était des millions en prise directe sur les feuilletons ! Aujourd’hui on parlerait de séries… Il y avait des chansons, de la publicité, des gags et des rêves dans lesquels les adultes n’étaient pas conviés… Lorsque j’y repense, si j’osais, je dirai que ça ressemblait, déjà, étrangement, à Candy avec un soupçon de Goldorak… Un genre de Club Dorothée en quelque sorte… Moins violent diront les prudes aux censeurs !
Et la Bible ? C’est du sucre d’orge ?
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