Mon grand-père était un type épatant. Pauvre, mais épatant. Toujours un mot gentil. Un clin d’œil comme pour vous mettre dans la confidence. Un sourire complice. Il buvait un peu, certes, et l’argent manquait à la maison mais nous n’étions pas malheureux. Sans doute que le proverbe a raison : l’argent ne fait pas le bonheur. Je ne me souviens pas d’avoir manqué de quoi que ce soit. J’avais à boire, à manger et devant la cuisinière sur laquelle mémé faisait la tambouille je ne risquais pas les engelures.
Je me souviens que je collectionnais les buvards et les capsules de Coca. J’ignore d’ailleurs pourquoi. Sans doute qu’un copain m’avait dit à la récré qu’avec 5000 capsules on avait droit à une bouteille gratuite... Moi ça m’aurait bien plu de boire un coup de Coca ! Grand-père voulait pas qu’on en achète : « C’est des cochonneries ! Des trucs d’Américains pour tuer les pauvres gens ! » qu’y disait pépère ! Alors les capsules, j’allais les ramasser dans les poubelles des bistrots du quartier… Tous les jours je les recomptais. Ça n’avançait pas vite. Je crois que le plus que j’en ai eu n’a pas dépassé les trente… Faut dire qu’à l’époque personne n’en buvait du Coca et pour trouver des capsules il fallait que j’en fasse des bistrots ! Par chance ça ne m’éloignait pas du quartier où tous les cinquante pas il y en avait un.
En fait la seule chose qui manquait à la maison c’était le fric ! On avait la chaleur, l’amour et le boudin aux patates, mais pas de monnaie ! Pour dire comme cette denrée était rare, je me souviens très bien que pépère, qui fumait à peine moins que l’Etna, gardait ses mégots dans le tiroir du buffet et qu’il les dépiautait avant de les rouler dans une feuille d’OCB pour les fumer à nouveau… Il n’avait pas plus les moyens de fumer du tabac neuf que de se payer des bouchons pour refermer les bouteilles entamées, et pour ne pas que le vin se perde il le buvait. Or, chacun le sait, boire ça donne soif. Alors il passait sa vie au bistrot et quand j’allais le chercher pour passer à table, il avait, toujours, un dernier verre à vider au comptoir et lorsqu’il se décidait à remonter à la maison, il avait, toujours, un premier verre à boire en arrivant.
En fait si grand-père avait dû dépenser sa monnaie en bouchons, il n’aurait jamais eu les moyens de s’offrir des bouteilles pleines et de se payer des verres au bistrot. D’un côté il aurait sans doute vécu plus longtemps, mais en même temps moi je n’aurais pas eu le plaisir de passer mes fins d’après-midi à le chercher dans les bistrots et ma collection de capsules aurait été encore plus anémique ! Je remercie le ciel de m’avoir donné un grand-père alcoolique ! Grâce à lui je peux discourir pendant des heures sur la qualité du formica qui insidieusement, à cette époque, a remplacé le zinc des comptoirs et vous dire combien de dents possède une capsule de Coca !
Au moment de Noël, mémère m’emmenait toujours au Grand Magasin du Louvre. Je bavais devant les lumières, les boules multicolores, les guirlandes, les odeurs de marron chaud, le parfum des belles dames en fourrure, les pralines. Je me souviens qu’une année le magasin avait déguisé un type en Peter Pan et qu’il volait au dessus de nos têtes ! Cette année-là, quand on est rentrés à la maison je suis allé chercher grand-père au bistrot et on a regardé ensemble le catalogue de jouets du magasin.
D’habitude je le regardais tout seul le catalogue. Je savais bien que de toutes façons, que je le regarde seul ou avec la famille, j’aurais le jouet que le père Noël aurait les moyens de m’apporter et mon avis avait peu de chances de lui parvenir. En tout cas cette année-là on l’a regardé ensemble et je me souviens parfaitement que dans le catalogue y avait rien qui me plaisait ! Je voulais un crocodile, et le bateau du Capitaine Crochet avec une panoplie de Peter Pan pour voler au dessus des toits, mais y avait pas ce modèle-là dans le catalogue, et ce qui ressemblait le plus coûtait au moins deux mois de côte-du-Rhône et trois mètres cubes de clopes neuves. Une fortune. Alors je me suis rabattu sur un garage en plastique moche qui était encore beaucoup trop cher mais comme il y avait sa photo dans le catalogue, grand-père m’a fabriqué exactement le même avec du bois de cageot ramassé aux halles, et le premier jour je me suis assis dessus ! Il a instantanément rendu l’âme et sa carrière s’est achevée dans la cuisinière de mémé.
Et j’ai même pas pleuré !
Normal, je n’avais pas de petites bagnoles pour jouer au garagiste et pour les remplacer j’avais piqué des clopes de grand-père qui m’avait botté le cul pour m’apprendre à vivre !
Ah c’ que c’était chouette Noël chez pépère et mémé !