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Quelle journée et quelle nuit ! Je te raconte. Hier je file chez le toubib qui me fait le renouvellement des ordonnances pour le diabète. Le bonhomme me dit qu’il serait bon de faire une analyse de sang pour savoir où j’en suis. Puis il me fait une injection tétanos/polio/diphtérie et je file à la pharmacie, puis chez les infirmières pour prendre un rendez-vous à jeun.
  

Puis, comme mes lunettes de soleil se sont un peu démantibulées dans ma poche, je cours chez l’opticien et c’est à ce moment-là que mon téléphone sonne (ça fait suédois comme dit mon frangin). C’est un copain.
Moustache. C’est pas son vrai nom ! En fait il s’appelle Serge, mais comme il a des poils sous le nez… Enfin, il avait, car il s’est rasé, mais on persiste ! Le voilà Moustache pour l’éternité. Il me dit :"Tu n’as pas oublié que c’est aujourd’hui l’inauguration de l’exposition que je consacre à Marcel Dadi ? On t’attend à partir de 20 heures avec ta guitare."
Oh bon sang ! Bien sûr que j’avais oublié...

L’opticien a entrepris de démonter mes bésicles pour réinstaller le verre qui a fui le cercle ! Le bonhomme sue sang et eau pour tenter d’extraire la vis. En fait il n’y parvient pas car elle est brisée et reste coincée dans la partie métallique qui l’accueille ! « Je ne peux rien pour vos lunettes » me dit-il après quarante cinq minutes de lutte intense. Il faut qu’il commande un truc et que je revienne le voir... Je repars un poil énervé. Il fait une chaleur du diable.
Je file chez moi pour me prendre une douche, m’habiller correctement. Je mets une guitare dans le coffre et je taille la route. Par chance, ça roule, mais il est tout de même 19 heures lorsque j’arrive à l’autoroute et j’ai encore soixante-dix km à faire. Quand enfin j’arrive à Paris, bien évidemment je ne trouve pas de place pour me garer. Je fais trois fois le tour du pâté et en désespoir de cause je me décide pour un parking. On m’en a signalé un dans la rue Ledru-Rollin. Je roule. Je roule. Et je ne vois rien venir. À hauteur d’un Prisu j’avise une voiture de police en stationnement de l’autre côté de la rue. Une douzaine de mètres nous sépare et le flot des voitures est intense.
Je m’arrête et sans descendre de bagnole je braille :
« M’sieur l’agent ! M’sieur l’agent ! Il est où est le parking ? »
"Quoi ?" qu’il me répond en hurlant le policier…
Et moi en braillant encore plus fort : « Le parking pour stationner, là où on range les voitures... il est où ? … »
Et il me répond en se vidant les poumons aussi fort que moi : "Ah ! Ben … Je sais pas…. Je suis du Doubs !"
La vie est magnifique.

Je poursuis ma route à deux à l’heure pour ne pas louper le parc et je finis par tomber dessus. Je m’enquille dans la cave. Puis je refais le chemin à pied avec la guitare sous le bras. Une petite demi- heure de marche pour rejoindre l’expo ! Je sue à grosses gouttes. J’ai mal aux pieds. La gratte est lourde au poignet douloureux. (C’est bien dit non ? On dirait de l’Hugo !). Quand je pense que mon toubib trois heures plus tôt me conseillait de faire un peu de sport pour larguer ma bedaine ! Que ne me voit-il ? Il pourrait aisément me prendre pour un champion olympique, dope en moins. Lorsque enfin j’arrive, je suis accueilli comme le messie. Il y a là quelques pointures du picking et de la guitare en général. Tout le monde m’embrasse, me serre la paluche, me tape dans le dos... Serais-je un des leurs ? Ils doivent se tromper ! Ils me prennent pour un autre.
C’est pas possible. C’est pas moi ! Il n’empêche que je suis content d’être reçu de cette manière.
Pour fêter ça je me prends un verre d’eau !
Allez ! C’est la fête.
Puis j’ai attendu en devisant avec l’un et l’autre qu’on m’appelât sur le podium. C’est à dix heures passées que j’ai grimpé sur icelui ! J’ai chanté trois chansons : Fichue Journée (T’as pas du sucre), La Savane, Les Chanteurs de l’ossuaire. Deux flash. Mon pote Éric Gombart présent à la fête m’a emboîté le pas, et sans me vanter, on a fait un tabac. À l’issue de la performance ( ?) j’ai eu droit aux tapes dans le dos, à l’étau coinçant les paluches, aux bises féminines et aux sourires complices des amateurs de ziquettes ! J’ai remballé la gratte. J’ai jeté des baisers à la foule et je suis reparti au parking.
Re-demi-heure de marche avec la gratte pour handicap !
Le gardien c’est pas un amusant…
Il tire une gueule d’au moins sept cent cinquante mètres. Je lui dis deux conneries pour le faire sourire. Nib ! Rien. Pourtant il comprend ce que je dis. Il n’est pas sourd. Ni aveugle puisqu’ il prend mes sous et me dit au revoir. Je doute qu’il me revoie souvent et je le quitte avec le sourire crétin de celui qui sait qu’il n’aura pas à revenir de sitôt dans sa cave pour remiser la titine.

Et je file au restaurant. Rue de la Bastille. Je commence à avoir sérieusement les crocs. Bofinger qu’il s’appelle le resto ! Je dîne. Un steack et des patates grenailles. Un verre de vin. Un fromage. Un déca. À la fin du repas le maître d’hôtel me demande si tout va bien et si je suis M. Corbier. Comme en effet j’ai bien mangé et que je suis moi, je confirme ses intuitions et quand il me demande si je connais le quartier, je lui sors ma madeleine de Proust (qui faillit être une biscotte souvenez-vous de ça jeunes gens !) et je lui raconte que je suis né au-dessus de son restaurant ! Que j’ai grandi là entre ma maman et mon frangin. Que j’ai passé ma nuit de noces dans l’hôtel du coin de la rue, que le neveu du coiffeur c’était Roberto Benzi (célèbre chef d’orchestre), que la rampe d’escalier c’est mon grand-père ferronnier qui l’a fabriquée...
Il n’en revient pas.
Et j’en rajoute une couche pour le plaisir !
Mes fenêtres donnaient sur la verrière de son restaurant. Y avait des rats plein la cave, on se chauffait au coke qu’on allait chercher chez l’auvergnat de la rue des Tournelles. J’allais jouer au foot avec mes potes place des Vosges. Paul Fort venait y vendre ses poèmes dans le square. J’écoutais le professeur Lamour qui vendait des systèmes mathématiques pour cancres, place de la Bastille, je lui ai parlé des premiers blousons noirs, de la fête foraine toujours présente sur la place et des sandwiches à l’andouille qui me faisaient gerber et les putes qui me tenaient la main pour traverser quand je rentrais de l’école située dans la maison de Victor Hugo !
Le quartier, en effet je le connais un peu... Grand moment de tendresse… Pour un peu on se serait tombés dans les bras le loufiat et moi en se tapotant le dos pour calmer le flot de larmes qui nous envahissait… Il m’a proposé de vider la cave mais j’ai refusé.
Diabète oblige !

Lorsque je suis reparti, il devait être quelque chose comme minuit et demi. J’ai traversé Paris qui était bloqué par je ne sais quoi et lorsque enfin j’ai éteint le moteur de ma bagnole, il était quasi deux heures du matin. Je suis allé me coucher. Un peu cassé. Un peu nostal. Le ventre tendu et l’âme sereine remplie de musiques et de guitares, débordante de bravos et de vivats et j’ai dormi comme une souche ! Une bûche ! Un sabot !
Et toi, t’aurais fait quoi ?

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