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Épinal
18 juin 2008
Si j’ai collectionné à une époque les images d’Épinal, c’est que j’étais enfant. Ça remonte à tellement loin que je ne m’en souviens pratiquement plus. En revanche, je n’avais jamais eu l’occasion d’y mettre les ripatons, et ça, je ne suis pas près de l’oublier. La ville est plutôt jolie avec la Moselle qui la traverse et les maisons aux façades colorées. Je suis passé sur un pont qui projetait des jets d’eau. C’était étrange et beau à la fois. Des tuyaux, quatre ou cinq, étaient installés sur le quai. L’eau expulsée de ces sortes de bazookas partait vers les nuages et retombait quelques mètres plus loin dans le fleuve… Je n’ai pas trop compris la manœuvre. Il n’y avait pas d’éclairage particulier, pas de bateaux en partance pour les Amériques, et les rares passants, le nez dans la poitrine, se dépêchaient de rentrer chez eux sans plus s’occuper de ce spectacle nautique que j’étais seul à regarder. Par chance je n’ai pas été mouillé par les pompes. Je ne parle pas de mes grolles. C’est le ciel qui s’en est chargé…
  


Il pleuvait.
Doucement.
Une sorte de crachin comme il en existe en Bretagne. Rien d’étrange là-dedans, sauf qu’on est en juin, et pas en Bretagne. Il pleut. D’une manière têtue. Une pluie fine et triste qui n’en finit pas, et qui mouille les fringues, les traverse et glace les os. Pour un peu je me croirais à Brest en novembre et j’en suis à regretter de n’avoir pas remplacé mon bitos de cowboy par un suroît. Je me balade la tête rentrée dans les épaules. Me voilà devant l’échoppe de l’Atelier Musical Vosgien. Il me vient l’idée d’y pénétrer. Le patron, tout à fait sympathique. Il propose au chaland musicien tout ce qu’il faut pour s’amuser entre amis gratouilleurs. Il a même, pour embellir nos guitares, des sangles en bois ! Je me suis ruiné pour en avoir une mais je ne regrette pas l’acquisition ! C’est une merveille qui se marie idéalement à mon Adamas. Lorsque nous nous verrons je me ferai une joie de te la présenter.

J’arrive au Câble, c’est le nom du petit bistrot qui m’a invité à y faire l’artiste. C’est l’heure de la répé. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir que la salle est vraiment minuscule, et en L, de surcroît, ce qui n’arrange rien... En fait, je réalise tout de suite que toute une partie du public ne pourra me voir ! Même avec beaucoup de bonne volonté ! Mais, plus étrange encore pour un lieu de spectacle, la scène est installée dans une sorte de trou… Je m’explique… Imagine un mur qu’on aurait partiellement abattu, ne conservant de celui-ci qu’une bande qui s’arrêterait à 70 centimètres au-dessus du sol, et de chaque côté comme des colonnes, allant du sol au plafond, appuyées sur les murs latéraux. Forcément le son s’en ressent... Mais il y a tellement de bonne volonté de la part des programmateurs qu’il serait de mauvais goût de se plaindre. Je m’abstiens, mais j’ai la pétoche…
Qu’est-ce que ça va donner ? …

Je vais me manger une platée de nouilles chez l’un des organisateurs qui n’est manifestement pas dans son assiette... Il a tellement la pétoche lui aussi qu’il en est positivement malade... C’est chez lui que je dois dormir à l’issue du concert. Il m’avoue qu’il doit faire une sorte de grippe intestinale. Il n’est pas bien du tout. Un peu vert... Il a un petit minou qui vient ronronner dans mon cou. Les fenêtres de ma chambre donnent sur le marché couvert. Il me dit "Demain matin, il y aura le marché ça fera un peu de bruit..." Je lui demande à partir de quelle heure... "Six heures" me dit-il. Bon.
Je ferai avec...

À l’heure du concert, deux groupes de hard ont été programmés avant moi. Lorsqu’arrive mon tour, il est 23 heures. Le public, debout, est remonté à bloc. Il y a foule dehors devant la porte. On ne peut plus faire entrer qui que ce soit. La police est passée en faisant les gros yeux... Dès mon entrée sur « scène », la "foule" hurle mon nom sur l’air des lampions. C’est très bruyant. Je ne me sens pas à l’aise. L’éclairage est médiocre. Me voient-ils ? Je m’installe dans le « trou »… et j’attaque dans le bordel le plus total. Le bar est resté ouvert. Le retour de scène sur lequel j’ai fait la répé a lâché avant mon arrivée et je n’ai pas du tout le même son que l’après-midi. Je n’entends pas toujours ma guitare… Je suis certain de chanter faux !... J’ai tellement la pétoche que je n’ose pas parler aux personnes qui ont eu la gentillesse de venir me voir. J’enchaîne les chansons les unes après les autres. Pas une blague, pas un mot, pas de chanson flash comme je le fais d’ordinaire. La chaleur est intense. L’eau ruisselle sur mes guitares. Le bruit est terrible. J’entends qu’on me réclame « Sans ma barbe » Je fais le sourd et j’enchaîne... J’enchaîne…

J’ai la trouille au ventre.
Pour bouger j’ai deux mètres carrés et le mur derrière moi dégouline d’humidité. Si je m’appuie dessus, sûr que je glisse ! Je suis malheureux comme les pierres car je sens bien que toutes ces personnes m’aiment bien, mais je ne parviens pas à faire mon boulot correctement. Je me sens mauvais comme un cochon. J’enchaîne ! J’enchaîne ! J’ai le trac. La trouille. La pétoche. Les jetons. Les fubles... Et tout ça en même temps ! En plus, juste devant moi pour me séparer encore un peu plus du public, m’en éloigner encore mieux, deux "gardes du corps" velus comme des coquilles d’oeufs se sont assis sur le muret. Ils parlent à voix haute à cinquante centimètres de mon micro. J’entends tout ce qu’ils se racontent. Impossible de me concentrer. Je suis mal. Très mal. Et je m’en veux. Je m’en veux de ne pas avoir de réponse à ce type de situation. J’ai déjà vécu des quantités de trucs bizarres ou douloureux, mais je n’ai jamais été confronté à ça : des gens qui m’aiment, et qui hurlent et parlent sans arrêt et semblent me réclamer un travail que je ne me sens plus capable de leur offrir.

Je fais mon boulot jusqu’au bout.
Même les rappels. Et tout le monde a chanté avec moi. Je devrais être rassuré. Content. Mais c’est trop tard. Je suis passé à côté de la plaque. Lorsque je sors de scène, malgré les bravos je suis persuadé d’avoir fait un bide. Je suis triste, hagard et à la fois abattu et énervé. Or, aussitôt, des « clients » viennent me voir pour me féliciter. On me secoue, on me dit des gentillesses. On me certifie que c’était formidable. Je n’y comprends plus rien. Je n’ai qu’une envie : aller me coucher. On me persuade de rester boire un verre. J’accepte une bouteille d’eau. Tout le monde rit, sourit et moi j’ai envie de pleurer. Je me sens nul ! On me tape sur l’épaule. On m’embrasse. Je suis complètement largué ! Un gusse vient me demander si j’ai des disques. Dans le brouillard je dis oui. Doune ouvre la mallette des CD qui partent comme des petits pains. On veut m’inviter ici et là pour aller finir la fête entre amis. On me propose d’aller enregistrer quelques chansons dans un studio du coin ?... On m’invite à dîner… Le patron du Câble me glisse à l’oreille. « Je n’ai plus rien à vendre. J’ai vidé mon bar ! » Il me propose d’aller dormir à l’hôtel plutôt que chez le copain qui est trop malade. J’accepte.

J’embrasse tout le monde. On me secoue encore la main, l’épaule. Les sourires sont magnifiques et je pars me coucher perdu, cassé, apaisé et physiquement ruiné, mais en fin de compte heureux.
Heureux mais je ne sais toujours pas pourquoi.

J’ai revu les copains qui m’avaient invité à cette soirée. Ils étaient là le lendemain à Gérardmer, au Grattoir, là où le public, le son et les patrons avaient donné leur pleine mesure pour que tout soit idéal. À l’issue de ma prestation ils me firent cet aveu : « O.K. François, on a vu la différence et on ne fera plus cette erreur ! Tu n’as pas besoin de groupe hard avant toi. Ton spectacle est superbe. Le prochain coup on prendra une salle normale avec des sièges. Ce sera super ! »

O.K. les copains je suis prêt à revenir quand vous le voudrez.
Mais bon sang que j’ai eu la trouille au Câble !

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