S’il y a bien des trucs qui me navrent ce sont les messages des personnes dont j’ignore tout mais qui me veulent du bien !
Tiens, tout à l’heure mon ordi fait couic, signe qu’un mail est arrivé dans la boîte. Comme il se pourrait que ce soit un truc important, je me précipite !
Ce faisant, je pose le pied sur les patins à roulettes, fraîchement déballés, que je viens d’offrir au fils de la voisine et je me fiche la tronche par terre, où, par chance, avait été posé un matelas en prévision du couple d’amis qui doit arriver en fin d’après-midi pour passer les fêtes à la maison.
Lorsque je me relève, pestant, le gamin est en larmes parce que je lui ai cassé ses patins ! Ma tronche en biais lui est équilatérale ! Je pisse le sang, mais il s’en fiche le moutard ! Seuls comptent pour lui, à ce moment, les patins ! Le temps de le consoler en lui promettant que le père Noël va revenir, le temps de me frotter les genoux à l’alcool à 90°, de me mettre de la teinture d’arnica sur les coudes, du coton dans les narines, de changer de pantalon parce que celui-ci dans la chute a rendu l’âme, le temps d’aller me passer un linge humide sur le visage pour effacer les larmes et le sang, le temps de me redonner un coup de peigne et de raccompagner le gamin chez ses parents qui refusent de me laisser repartir sans que nous ayons trinqué, avec un verre d’apéro rapporté de Roumanie en 67, époque où Ceaucescu était encore un héros, et de revenir chez moi en titubant, j’ai complètement oublié le message urgent qui l’était forcément devenu beaucoup moins entre temps !
En fait c’est le lendemain, en allant chercher sur Google la date de naissance du père Noël que j’ai trouvé ce fichu mail. Je l’ai rapidement ouvert, puisqu’il était urgent… et j’ai eu le plaisir de découvrir qu’il s’agissait en fait d’une série de conseils à suivre en cas d’infarctus.
Il se présentait sous la forme de volets avec de jolis croquis et des photos illustrant des propos parfaitement déprimants qui me promettaient la mort à coup sûr si je ne suivais pas les indications permettant de ne pas confondre une crise cardiaque avec une entorse du poignet et les moyens de s’en tirer quand elle se présente !
Des messages de ce genre, j’en reçois douze par semaine ! Tous me veulent du bien. Grâce à eux je sais que je n’aurai jamais le cancer du foie mais des poumons qui me permettront d’escalader le Mont Blanc à la force du jarret lorsque je serai dans ma centième année ! Grâce à eux, mon horizon s’est élargi ! Je sais désormais que la viande provoque des nuisances intestinales, que le gras bouche les artères, que les légumes foutent la diarrhée, que le sucre nique mon foie, que le sel attaque mes neurones et que le caoutchouc des préservatifs provoque chez certains utilisateurs de vives démangeaisons qu’il est recommandé de ne pas gratter la main refermée sur le corps contaminé !...
À l’aide de leurs conseils avisés je sais que je crèverai en parfaite santé avec un compte en banque bourré jusqu’à la gueule puisque je ne mange plus, je ne fume plus, je ne bois plus, je ne baise plus non plus et j’évite de lire pour ne pas user mes rétines !
Que le ciel bénisse ces aimables donneurs de conseils que le Seigneur ne manquera pas de rappeler près de lui au plus tôt puisque ces insensés ont oublié que les ondes qu’émettent leurs ordinateurs sont plus néfastes que le Zyklon B de sinistre mémoire !
Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a fait du bien de vous raconter tout ça !