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Cabu
Je suis devant l’ascenseur de la Tour Eiffel et je fais la queue comme tout le monde. Un type me pose la main sur l’épaule et me demande de lui faire un petit dessin… "Je vous ai reconnu monsieur Cabu" ajoute-t-il… Ce que c’est que la gloire tout de même !
Cabu c’est le type le plus sympa de l’équipe de Récré A2. Il est calme, discret. Quand on lui parle il écoute. Il sait rire, et il ne cherche pas à se mettre en avant. Tout le contraire du carriériste. Du talent, rien que du talent ! Pour le reste il faut s’adresser ailleurs.
Cabu je le connais par Charlie Hebdo et par Hara Kiri bien sûr, et le fait de me retrouver avec lui à l’antenne, ça me fait tout drôle… Je le regarde, et je vois le grand Duduche qui parle et qui marche pour de vrai… Pareil. Grand. Pas gras. L’allure d’un étudiant, d’un ado, avec son duffle-coat et ses cheveux taillés au bol. Les lunettes cerclées. On a vite sympathisé. Un jour il me demande ce que je fais à part écrire mes petits couplets rigolos pour les gamins qui regardent la télé, et je lui parle du Caveau de la République. "Tu es chansonnier ?" C’est drôle comme il a dit ça. Il y a toute la spontanéité du monde, de la sympathie, de l’étonnement et de la chaleur… À ses yeux, et c’est quasiment palpable, je viens de passer du stade de "relation sympa" à celui de "type exceptionnel"… Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a de l’amour, dans son attitude, mais presque. Ça fait drôle. C’est difficile à dire, mais je suis là, devant une personne que j’admire pour la qualité de son travail, un homme qui est, sans aucun doute possible, l’un des dessinateurs qui aura le mieux su montrer le ridicule de ses contemporains, quelqu’un de reconnu dans le monde entier pour la qualité de son trait et l’intelligence de son propos, et ce type qui ne sait pas encore ce que je fais pour les adultes, me regarde comme si j’étais Marilyn Monroe, le désir charnel en moins. Je me doutais bien qu’il aimait les "chansons qui racontent des choses", son admiration pour Trenet et pour Brassens est connue, et puis on se doute bien que les gens qui travaillent à Charlie sont plus tournés vers le texte que vers la danse, mais là, j’ai devant moi un homme heureux de rencontrer un chansonnier ! Et je peux vous dire qu’en 1982 : c’est rare ! On peut même dire que c’est presque exceptionnel ! Il y a déjà un moment que "la chanson qui raconte" est passée de mode, et pour certains c’est même franchement ringard. Pour lui, c’est tout le contraire, il est heureux de découvrir qu’il y a encore des chansonniers ! Il le dit et ça se voit.
Moi ? Hé bien, moi, je suis d’autant plus content que quelque temps auparavant Martial Carré (alors l’intelligent "patron" du lieu) m’a demandé de lui offrir une invitation, afin de lui proposer de réaliser les affiches du Caveau. On peut dire que ça tombe bien. Trois jours plus tard il est dans la salle. Je l’entends rire. Haut ! Clair ! Il s’amuse, il participe, il écoute, il est comme on dit : demandeur ! Chacun de ses éclats de rire est comme un somptueux cadeau. Lorsque je sors de scène, il vient vers moi. Il me tend la main. Il a la banane ! Son œil pétille. Deux, trois fois il me dit combien il s’est amusé. Chaque fois qu’il commence à dire quelque chose, il s’interrompt pour éclater de rire, comme si j’étais encore sur scène à raconter mes sottises. Le bonheur. Le bonheur pour lui, mais surtout pour moi. Le véritable bonheur ! Un authentique instant de pure magie. Un très grand moment que je souhaite à tous ceux qui auront un jour la chance de travailler, dans ces conditions, devant une personne admirée. Merci Jean. Merci.
Cabu s’est mis à dessiner pour Le Caveau de la République. Il l’a fait tout le temps où j’y étais. Quand j’ai quitté ce théâtre, la télé m’occupant trop, il a continué à le faire. Lorsque Martial Carré à son tour est parti de là, il a continué. Un jour, après le départ de Martial, je lui dis : C’est vachement sympa que tu fasses toujours les dessins du Caveau. "J’ose pas les envoyer balader ! Mais c’est pas fameux ce qu’ils présentent maintenant !..." me dit-il. Il a fini par ne plus faire les affiches. C’est dommage, mais il avait raison : "C’est pas fameux ce qu’ils présentent maintenant !..."
Cabu c’est un potache. Un éternel gamin. Si vous dites "bite", il hurle de rire, à se taper le cul par terre. Ses yeux se plissent, il pleure de joie, sa voix part dans les aigus, il s’étouffe, il couine en reprenant son souffle et repart de plus belle vers les sommets, hoquetant ! Un jour, nous étions à trente secondes de l’antenne, c’était à Récré A2, en 83 un mercredi après-midi. En direct. Dorothée prête à chanter le générique de l’émission, en bottines et mini-mini-jupe, saute sur une table derrière laquelle nous étions installés Jean et moi. Lui avec ses feuilles à dessins, moi avec ma guitare. Je lève la tête en suivant l’ascension des bottines… et me tournant vers mon copain je lui dis : "si tu te penches un peu tu vas voir ses couilles". Quatre secondes après, les caméras offraient aux yeux émerveillés des bambins du monde entier cette image merveilleuse, de la jolie Dorothée chantante, moi et mon grand sourire niais derrière elle, et, littéralement plié en deux, dépassant à peine du plateau de la table, le dos de Cabu sursautant, tressautant, hoquetant… j’en ris encore !
La tension à la télé est extrême. Le mercredi soir, j’étais complètement cassé après avoir chanté ma petite chanson, écrite pour l’occasion, et donné la réplique à mes collègues. En plus, le déjeuner pris vite fait sur le pouce n’était souvent composé que d’une paire de Francfort trois frites une bière, et quand on est debout depuis six heures du matin, à dix-huit heures, lorsque les projecteurs s’éteignaient, nous étions tous cassés. Les filles pleuraient, tout le monde était sur les nerfs, et le moindre mot d’esprit était le mal venu. On était tous vidés. Jean et moi nous étions voisins. Moi de Vincennes, quartier Les Rigollots, (ça ne s’invente pas) et lui, trois, quatre cents mètres plus loin de l’autre côté de la voie ferrée à Fontenay-sous-Bois. Nous rentrions ensemble par le métro… Je ne tenais quasiment plus debout… et dans le métro à 18 heures avec la guitare, encore maquillé, avec ma barbe gigantesque et rouge, je ne passais pas inaperçu. Lui non plus, mais il ne semblait pas s’en soucier. Nous étions serrés, bousculés, étouffés. (Pas plus que toutes les autres personnes qui ont la malchance d’être là à cette heure-là, elles, tous les jours de surcroît, mais vraiment, je ne tenais plus debout.) Un jour, je lui dis : " Jean, je suis cassé. Je vais prendre un taxi". Il était franchement contre, mais voyant ma tête défaite et comme il n’était pas fier lui non plus, il a finit par accepter, et c’est ainsi que trois ou quatre fois nous sommes rentrés des Champs-Elysées à Vincennes en taxi. On mettait trois fois plus de temps qu’en métro, c’était très onéreux, mais on peut considérer qu’il s’agissait là d’une forme d’exploit… J’avais entraîné Cabu dans une bagnole ! Relisez ce que je viens d’écrire : Cabu dans une B A G N O L E… Cabu ! Cabu le militant écolo dans une bagnole… Tiens, rien que ça, déjà, ça frise le miracle, mais si on veut bien considérer, qu’il s’agit d’un "taxi parisien", à l’heure de pointe, au milieu des bouchons, dans les gaz d’échappement, ça mérite d’être noté… Généreux comme personne, alors que c’était moi qui l’avais entraîné dans cette histoire, il n’a jamais voulu que je paie le taxi, mieux encore, il refusait de partager les frais, et réglait seul la note… Un soir je lui dis : viens donc dîner à la maison, ma femme sera contente de te voir. Impossible François, je suis végétarien ! Ben… ça fait rien Jean ! Tu peux manger des œufs ? Bien sûr ! Bon ben, Doune nous fera des œufs avec des spaghettis. Ça marche ? O.K. Il est venu dîner. Rien que nous trois. En amis. Œufs, pain, nouilles, un bout de camembert et un tout petit verre de vin rouge. Nous nous sommes quittés en nous embrassant. Deux ans après, il m’en parlait encore : Quelle belle soirée nous avons passée chez toi… Et ta femme, qu’est-ce qu’elle fait bien la cuisine !
Un jour Jacqueline Joubert nous envoie faire un direct à Nice. L’avion nous est payé. L’hôtel aussi bien sûr. Et toute l’équipe part. Pas de Jean à l’aéroport. Comme c’était un déplacement exceptionnel, je ne m’inquiète pas plus que ça. Le vol se passe bien, et nous voilà fort bien logés. Le lendemain, le direct commence, et soudain, je le vois arriver, le cheveu en bataille et le duffle-coat de traviole. " Ben… Jean ? Ça va ? Pas de problème ? T’as loupé l’avion hier ? T’as pris celui de ce matin ? En fait, il était venu en train de nuit par ses propres moyens… comme je l’ai dit : Le voyage et l’hôtel étaient payés par la municipalité de Nice dont le maire était un type autour duquel commençait à planer des doutes sérieux sur la "médecine" qu’il utilisait pour la gestion de sa ville. Jean avait fait en sorte de ne rien devoir à cet individu, et surtout de ne pas avoir à lui dire merci.
Des amis comme ça j’en veux plein.
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