Jean-Claude n’est pas une star, pas même une petite vedette. Il ne chante pas, ne dit pas de poèmes, ne joue d’aucun instrument, ne fait pas le magicien et ne danse pas. Il se déguise en vieillard avec sur le nez des lunettes brisées raccommodées avec du sparadrap, et l’essentiel de son numéro consiste à quitter la scène pour aller dans la salle embrasser sur les lèvres les jeunes femmes qui s’y trouvent ! Son spectacle se fait sous les cris, les hurlements, les gloussements. Sur son passage, les tables se renversent, les femmes se sauvent ou s’offrent à ses baisers. Jean-Claude a la braguette ouverte. Sa chemise sort du pantalon. Il promène sa langue sur ses lèvres et bave en montrant le bout de sa canne dont il menace les dames des pires outrages… On est dans le mauvais goût le plus absolu. Il fait néanmoins régulièrement un triomphe et des patrons de night-clubs l’invitent à se produire chez eux.
Ce samedi matin-là Jean-Claude doit se rendre en Corse, dans un village du côté d’Ajaccio. Il a dans sa poche le billet d’avion que lui a offert le patron du night-club et son contrat. Tout est normal. Tout va bien ! Hélas Jean-Claude ne connaît pas grand-chose aux vols aériens, et, puisqu’il se rend en Corse et que la Corse est au Sud, il ne doute pas un seul instant qu’il doit décoller d’Orly Sud ! Le raisonnement n’est pas idiot, mais ça ne fonctionne pas comme ça. (Rien n’est jamais simple…). Les vols pour Ajaccio se font d’Orly Ouest. Il loupe donc son avion. Ce qui n’étonnera personne. Au bureau d’embarquement d’Air Inter, où il explique sa méprise et demande qu’on lui change son billet pour le vol suivant,la préposée lui dit hélas qu’il s’agit d’un titre de transport à tarif réduit qui ne peut en aucun cas être transformé. Voilà donc notre Jean-Claude, qui, on s’en doute est loin de rouler sur l’or, contraint, pour honorer son contrat, de faire les frais d’un billet à plein tarif, dont il se serait aisément passé. Comme on le comprend.
Il faut se souvenir qu’à l’époque où cette histoire se situe, c’est-à-dire dans les années 70, les téléphones portables n’existent pas, ce qui ne simplifie guère les choses pour notre camarade qui ne peut prévenir de son retard le patron du night-club qui à cette heure du jour dort encore pour récupérer de sa nuit de travail...
Le vol suivant est prévu en fin de soirée…
Lorsque Jean-Claude grimpe dans l’avion, il est quelque chose comme 20 heures et le type qui devait le récupérer (à 14 heures) pour l’emmener dans le maquis où se situe le dancing, à une heure et demie de route de l’aéroport, est reparti depuis belle lurette chez lui lorsque le zinc atterrit. Cette fois Jean-Claude trouve un téléphone et appelle le night où le boss fou furieux lui dit de se démerder pour arriver !…
Les taxis sont rares et ceux que trouve Jean-Claude considèrent que la course est trop longue à cette heure-ci… Quand enfin un chauffeur accepte de faire la route, il est 22 heures largement passées. Le taxi le dépose à plus de minuit devant la porte du dancing et quand il s’est acquitté du prix de la course du taxi, il sait déjà que non seulement il ne gagnera rien sur cette affaire, mais qu’il est désormais à découvert sur son compte bancaire…
L’accueil dans le night est frais… On lui propose un verre d’eau. Jean-Claude préfèrerait une bière, mais il fait le mort, sentant que ce n’est pas le moment de se faire remarquer... Il a faim. Tout le monde s’en fiche. Le patron lui dit qu’il avait prévu de le faire passer vers 22 heures 30 et qu’à cette heure-ci les gens veulent danser… On le guide néanmoins à sa loge en lui signalant qu’il devra monter sur scène lorsque le son sur la piste de danse sera coupé. Il se prépare mais, qu’on le lui pardonne, voilà qu’il lui prend une envie pressante. Un petit pipi. Alors il quitte sa loge et part en quête des toilettes de l’établissement dont il ignore tout...
Il contourne la piste de danse qui clignote de mille feux et de mille bruits, où les couples s’agitent et rient. Jean-Claude est un peu énervé et pas mal perdu. Lorsque la musique s’arrête, il est assis dans les toilettes, le pantalon sur les genoux. Il entend le disc-jockey l’annoncer... Il n’est pas prêt du tout. Il n’a pas eu le temps de se déguiser, alors vite, il se précipite. Ce n’est pas le moment de louper son entrée, mais le temps de se rhabiller et d’arriver sur le plateau, où il compte expliquer à l’animateur son souci, celui-ci ne voyant personne entrer sous les sunlights, a remis la musique, et les danseurs ont à nouveau investi la piste !...
Furieux, Jean-Claude fonce dans la cabine du disc-jockey ! Il gesticule, dit qu’il est là ! Qu’il ne fallait pas remettre la musique ! Dit qu’il est prêt à faire son boulot ! Qu’on lui laisse seulement le temps de mettre un dentier, ses lunettes au sparadrap , sa perruque, son pantalon en tire-bouchon et il va faire son job ! C’est une affaire de trois minutes !... Passablement énervé, il sort de la cabine de son et, croyant retourner dans sa loge, claque derrière lui la porte qu’il vient de franchir, qui n’est autre que celle d’un placard à balais qui possède un loquet extérieur, lequel bascule et bloque notre ami à l’intérieur !…
Au moment où la porte a claqué derrière lui la musique pétaradait. Cinq minutes plus tard, fort de ce qu’il avait promis, le disc-jockey a baissé le son et refait l’annonce. "Mesdames et Messieurs, voici, venant de la capitale, Jean-Claude !"... Personne ne se présentant, et pour cause, l’animateur a remis la zique et les danseurs survoltés, aux jarrets d’acier, aux poumons fumant, ont réinvesti la piste cependant que notre ami s’appliquait à tenter de quitter le placard... qui n’a rien voulu savoir !
Jean-Claude a tambouriné dans la porte. Hurlé ! Donné des coups de poings des coups de pieds. Crié : « Je suis là ! Je suis là ! Ouvrez-moi ! ». Nul ne l’a entendu. Pourtant le personnel l’a cherché ! Partout ! Dans la loge, dehors, sur le parking, entre les coussins, dans les toilettes, au bar, sans jamais penser à ouvrir le fichu cagibi !
Jean-Claude a passé plusieurs heures dans cette cache. C’est la femme de ménage à l’aube qui l’a découvert épuisé, défait, meurtri, sourd et à demi asphyxié, les poings en sang. En larmes.
Jean-Claude n’a pas fait son numéro cette nuit-là...
Le patron a refusé de le payer et de le ramener à Ajaccio, et Jean-Claude n’est jamais retourné sur l’Île de Beauté...
Quel beau métier...