Authier (Christine)
C’était au temps béni où les avions restaient en l’air en évitant les tours et il suffisait de monter dedans, pour qu’à l’arrivée, on vous annonce que vous avez changé de Président…C’est vous dire s’il y a longtemps. Mil neuf cent quatre-vingt-un pour les amnésiques. J’avais une guitare sous le bras. Sous le sien aussi il y en avait une. Comme je me rendais à Québec, de Paris sans escale, et qu’elle était assise à côté de moi, j’ai tout de suite compris que nous allions au même endroit. (J’ai toujours été très vif pour ce genre de choses.) Christine, elle s’appelait Christine comme d’autres se nomment Albert, mais avec beaucoup plus d’élégance et de poitrine, était chanteuse, d’un groupe de toute seule, et elle le faisait remarquablement bien. Bien sûr, elle était blonde, mais justement, c’est ce que les grammairiens nomment : l’exception qui confirme la règle.
Résumons-nous, l’affaire risque d’être longue. Christine, une blonde chanteuse à guitare, avait investi mon avion le jour de l’élection de François Mitterrand alors que je me rendais au Québec, pays où les neiges hivernales se transforment avec le printemps en sirop d’érable.
Pourquoi vous le cacherais-je plus longtemps, nous étions jeunes, elle était belle, j’étais loin de chez moi, et ce qui devait arriver… ne s’est pas produit. D’ailleurs, il ne s’est jamais rien passé d’autre entre elle et moi, que de l’amitié ! Que voulez-vous ! Christine est une femme fidèle à l’idée qu’elle se fait de l’homme qu’elle doit aimer… Je n’étais pas le type recherché, nous en sommes restés là ! Y a des moments où ça fait braire, mais c’est comme ça.
Tous les soirs nous chantions ce que nous avions de meilleur en nous devant un public médusé d’autochtones assis. Je les faisais rire, elle les faisait rêver. J’étais le clown, elle était l’écuyère, et si j’osais, je dirais qu’elle portait le spectacle sur ses frêles épaules, qu’elle en était la poutre et moi le pitre ! La journée, nous échangions nos gâteaux à la carotte et nous roulions en calèche décapotable tirée par des chevaux asthmatiques, au risque de choper la mort… ce qui arriva : j’attrapai un rhume ! Nous étions jeunes et fous !
Christine avait obtenu en récompense de son premier album, le Prix de l’Académie Charles Cros. C’était justice. La voix, pleine et ronde sans affectation, les mélodies soignées et populaires, quant aux textes, dès le premier titre on devinait qu’on avait affaire à un auteur. Félix Leclerc (genre de Brassens local, mais sans moustache...), venu plusieurs fois l’écouter, ne s’y était pas trompé, et je crois pouvoir dire, sans trahir un secret, que si Christine avait été beaucoup plus âgée… Malheureusement, elle était jeune, il ne se passa rien !
Christine occupe une place tout à fait particulière dans mon existence. Elle est l’Amie. Pour être sûr de ne jamais nous ennuyer l’un avec l’autre, nous nous perdons de vue régulièrement ! Lorsque nous nous retrouvons, au détour d’un spectacle, dans un couloir de radio, nous nous racontons nos vies. La sienne est comme ces illustrés que lisaient les petites jeunes filles lorsque j’avais dix ans. Une succession de piquants albums à colorier : Christine déménage, Christine se marie, Christine part en tournée, Christine divorce, Christine fait de la radio, Christine repart à Québec, Christine et sa soeur, Christine est amoureuse, Christine à Laval, Christine en Charente et Poitou, Christine fait un disque avec cinquante chanteurs ...
Je sais tout de Christine, elle sait tout de moi. Si un jour vous avez envie d’en dire du mal, attendez que je sois parti. Je serais capable de vous foutre mon poing sur la gueule !
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