Allauch, prononcez "Allo" comme dans le téléphone quand on décroche,
est un charmant petit bourg à deux pas de Marseille où sont
fabriquées des confiseries idéales pour casser les dents qui restent
encore accrochées aux mâchoires fragiles des vieillards et pourrir
celles des enfants gâtés. J’ai pris la bagnole et j’ai décidé d’aller
y faire un tour l’autre après-midi.
Il fait beau dans le coin et il se pourrait bien que ce soit la même
chose pour tout le département. De l’endroit où je suis
confortablement hébergé, c’est une histoire d’une demi-heure pour
tailler la route. Je me gare et me voilà bientôt remontant la rue
principale de la bourgade.
J’entre dans une boutique qui sent bon la cire d’abeille, le pastis et les bonbons. Une sorte de paradis rescapé d’une autre époque avec des armoires de deux mètres cinquante de haut, en vrai bois travaillé, et, piqués aux murs, de noirs chapeaux de gardians presque identiques à ceux que les texans arborent les jours de rodéos. Qui a copié qui ? Le type qui tient le magasin est tout à fait agréable. Quand je lui dis que j’aimerais bien lui gauler une de ses armoires, il me dit avec un charmant
sourire : « N’oubliez pas d’ouvrir la porte en grand !… ». Ici sont
stockées entre des livres de poètes des bouteilles étranges de vins
cuits et de pastis bleu ! Si, si ! Bleu. Je n’étais pas ivre. Quand
j’ai demandé, au gentil monsieur de la boutique, si ça changeait
quelque chose au palais, il m’a répondu qu’à l’heure du jaune on n’y
voyait que du bleu !…
Plus loin dans la même rue tandis que je marche tranquillement, une
jeune maman tenant la main de son bambin me regarde. Avec insistance. Elle plonge son regard dans le mien. Nul doute : mon visage semble lui être familier. Je lui rappelle quelqu’un ! Elle est à dix mètres de moi, bientôt cinq et je sens qu’elle va dire une connerie en arrivant
à ma hauteur. Ça ne manque pas ! Sans baisser le regard ni lâcher la
main de son petit je l’entends dire dans un joli sourire avec le bel
accent qui l’accompagne : « Regarde Nono, c’est Henri Dès ! ». Je
n’ai rien dit, mais je n’en ai pas moins pensé que Enfin le pauvre Henri
doit en avoir marre qu’on l’appelle Corbier… Encore que ce ne soit
pas infâmant, régulièrement cela m’arrive aussi qu’on m’appelle Henri. Enfin n’exagérons rien. Il m’arrive parfois d’être pris pour Corbier et à ce jour je m’en suis toujours remis.
Plus loin, là où des plantes régionales et feuillues ont été plantées
dans des bacs bétonnés, j’observe qu’une bouteille d’eau, tenue par
une ficelle de gigot, pendouille… Comme la cordelette est attachée
autour du goulot de plastique sans pénétrer dans la bouteille et
qu’elle n’est pas fichée dans la terre à l’autre extrémité, mais
accrochée au béton même, je doute que ce soit destiné à aider les
plantes à se désaltérer.
À quoi peut bien servir ce montage ?…
Lorsque je fais demi-tour, je réalise que de semblables bouteilles
sont accrochées aux murs de certaines maisons. Aux fenêtres aussi
parfois, et là nulle plante pour servir d’alibi à ces dispositions.
C’en est trop. Il faut que je sache. Passe une vieille pliée en deux.
Elle avance à pas comptés. Elle est toute ridée, toute cassée, toute
tremblante et ses beaux cheveux blancs parfaitement tirés et noués en
chignon la font ressembler à ces personnages de santons que
j’admirais quelques instants plus tôt dans la boutique du pastis bleu.
Bonjour madame, vous êtes d’ici ?
Hou, jeune homme… Si c’est pour me vendre quelque chose ce n’est pas la peine, je n’ai pas le sou.
C’est à propos des bouteilles d’eau qui sont accrochées par une
ficelle aux murs du village. J’aurais aimé en connaître la signification. Sauriez-vous m’aider ?
J’ai vu la vieille lever la tête, me regarder et me dire : « Hé bé
oui ! Il y a des bouteilles ! (temps). Je le sais bien… (temps). Mais
je ne sais plus pourquoi elles sont là !… (grand temps). Pourtant
vous savez, je l’ai su, et je continue à le faire chez moi, mais je
ne sais plus pourquoi ! … ». Là dessus la vieille s’éloigne. Un jeune
homme la rattrape et lui prend le bras. Je lui demande ce qu’il sait
des bouteilles. « C’est du vinaigre blanc pour éloigner les fourmis !
» me dit-il. Vous pouvez me faire confiance. Voilà trente ans que je
suis né et que j’habite ici monsieur, et je l’ai toujours vu faire !
Vous pouvez me croire. C’est du vinaigre pour chasser les insectes !
Il suffit d’ailleurs pour le savoir de prendre une bouteille et de la
renifler ! ». Ce qu’il fait. Il en dévisse une, plante son nez au-
dessus du goulot et dit : « Ah ben non ! C’est pas du vinaigre !
C’est de l’eau ! Hé bé pourtant j’étais persuadé … ». Et se tournant
vers la vieille, il dit : « Oh mémé tu le sais toi à quoi ça sert les
bouteilles ?…. »
Bé non… Je sais plus…
Ce sont les joueurs de boules qui m’ont expliqué.
« Ce sont des bouteilles d’eau qui roulent quand il y a du vent. Ça
fait peur aux chats et aux chiens qui auraient l’idée de venir pisser
là !… »
Foin de vinaigre ! Nib de fourmis.
Juste un truc pour repousser les cabots en rut !
Au bistrot il y a une tonnelle. Il y fait bon. Je m’attarde devant un
verre de soda light. Le vent souffle doucement. J’entends le
personnel rire et se pousser du coude : « Vas-y toi lui demander un
autographe ! Je te dis que c’est Moustaki »… Le pizzaïolo bat la
pâte. La radio chante doucement.
Un cabot passe. Où ira-t-il pisser ce malheureux ?…