Un soir après le concert, au restaurant, je dis à Bruno, c’est lui qui me reçoit au Théâtre des 3 Act : « La semaine prochaine je vais à Montpellier. J’y chanterai vendredi, mais d’ici là je ne sais pas trop où je vais dormir ?... Il faudrait que je me dégote un petit hôtel pas cher pour y passer trois nuits. Tu connais ça ? ».
Bruno est un type étonnant.
Il donne des cours de « savate ». Tu sais, c’est ce qu’on appelle aussi « la boxe française ». Si tu regardes Les Brigades du Tigre, de M’sieur Clemenceau, c’est ce qu’ils pratiquent dans la série. En gros, pour faire vite, c’est comme la boxe anglaise, mais au lieu de te contenter de péter les crocs de l’adversaire avec les poings, t’as le droit de lui caresser aimablement la tronche avec tes ribouis ! Ça fait sauter les gencives à toute pompe… et ça rend heureux les dentistes. On pourrait donc croire qu’un type qui pratique ce genre d’activité possède trois neurones dont un seul fonctionne, ben pas du tout. Bruno est un type épatant, drôle, intelligent et sensible. Avec mes chansonnettes, j’ai réussi à lui arracher une larmichette. C’est un tendre le Bruno. Il me dit : « Ben si tu veux, tu peux dormir à la maison. C’est pas le luxe, mais je serai ravi de te recevoir dans mon p’tit logement. Je prendrai le canapé et tu pourras dormir dans mon lit qui est sur la mezzanine. » On ne peut pas rêver plus aimable.
Comme il m’assure que ça ne le gênera pas, on fait tope-là, et lundi à midi je débarque chez mon boxeur qui tout de suite m’emmène dans son bistrot préféré où on se déguste une côte de porc-purée, cuisinée de main de « maîtresse queue » par madame Chantal, la femme du patron du rade. L’endroit est sympa. Vieillot, rustique. Il sent l’anecdote et la cuisine familiale. On m’entoure de petits soins. On s’inquiète de ma santé. On me dorlote, on me plaisante, pour un peu on me cajolerait. Comme il y a une statue d’Aphrodite grandeur nature à quelques mètres de moi, ce qui ne cesse de me surprendre vu la rusticité du lieu, je demande le comment du pourquoi de l’œuvre d’art, et j’apprends qu’autrefois, là où je suis en train de me remplir l’estomac, des gus venaient se vider les noix… « Ici c’était une maison » me dit madame Chantal… « Vous voyez ce que je veux dire monsieur Corbier ? Une maison avec des filles… Il y avait cette statue qui accueillait les michetons, comme on les appelait. On l’a conservée ! Il paraît que les clients étaient bien traités, mais aujourd’hui on n’a plus le droit de rien ! Vé ! Si tu veux te faire fumer… t’es à la rue ! »…
En face du bistrot, il y a un souffleur de verre. J’ai repéré aussi un vétérinaire dans la rue en dessous. Forcément pendant trois jours j’ai eu dans la tête la fichue chanson …
Mon père qu’était vétérinaire
Soufflait dans le derrière des ch’vaux
Avec un petit tube en verre
Afin de les rendre plus gros…
Dans la rue d’à côté il y a un luthier. Un pâtissier aussi. Je ne connais pas suffisamment Marseille pour en parler sereinement, mais j’ai l’impression que ce quartier a tout du village. Est-ce que toute la ville est ainsi ? Tout le monde se parle, s’interpelle, se hèle d’un trottoir à l’autre, et même d’une fenêtre à l’autre. Un soir tandis que nous dînons, un gus qui m’a repéré se poste sous les fenêtres de Bruno et m’appelle : « Ho Corbier, comment elle va Dorothée ? Tu viens, je t’offre un verre ! ». Je lui réponds, façon de m’en débarrasser, que je suis fatigué et qu’on verra ça demain. Le lendemain il est là ! Fidèle au poste ! « Vé Corbier je te le commande ton pastis ?... »
Bruno en plus d’être patron de théâtre, prof de savate, comédien, il est aussi le fils du copain de Cavanna. Tu sais, dans les Ruskoff, Cavanna au STO parle de son pote d’atelier. C’est le père de Bruno. Un sacré carrossier si j’en crois son fils, et je ne vois pas pourquoi je ne lui ferais pas confiance. Bref, je suis en totale symbiose avec le quartier, le lieu, mon hôte, et tout va bien dans le meilleur des mondes.
Maintenant, il faut que je vous raconte la piaule de Bruno.
L’appart est petit mais plutôt bien conçu. On y accède par un escalier de guingois avec un chiotte à mi-étage et on entre chez lui par une petite cuisine dans laquelle il a installé une table et quatre chaises. Sur les murs, des trophées de boxe, des photos, des posters. À droite, une autre pièce qui d’ordinaire fait salon et qui lui servira, tout le temps de ma présence chez lui, de dortoir. Une petite salle d’eau avec douche, lavabo, et de l’autre côté de la cuisine, une minuscule pièce, on pourrait dire un placard, s’il n’y avait pas de fenêtre. C’est là que je dors. Sur la mezzanine… On accède à celle-ci par une échelle de meunier sévèrement raide. Pour monter ça va, mais pour descendre… j’ai chaque fois la pétoche de me foutre la tronche dans le mur. Adieu dents, pif, arcades. Je monte et quand j’arrive en haut, je me casse en deux et je rampe jusqu’au pageot… Le plafond est à soixante centimètres de mon pif. Pas question de tendre un peu violemment les bras au-dessus du lit, je me vianderais les poignets ! Il n’y a pas de garde-fou au bout du pieu, et la première nuit je me suis réveillé les jambes dans le vide… Trouillomètre à combien ?
En tout cas, il n’y a pas de lumière intempestive et je n’entends pas les bagnoles qui rôdent dans le quartier. Je dors tout mon saoul ! J’en écrase et c’est bien tout ce que je demande. La fenêtre donne sur une gigantesque terrasse dont il a la jouissance quasi exclusive. Quand ses gosses viennent le voir, ou des amis, il fait pique-nique dessus. Il me raconte que parfois quand les premières chaleurs déboulent sur la ville, il entend des voisins hurler. Il ne sait pas d’où ça vient, mais ça gicle sévère. Ces jours-là les flics rappliquent toutes sirènes en action. « Il y a eu des coups de feu en juillet !... Il faudrait que tu reviennes un été pour profiter de la pleine mesure du lieu, Corbier… »
Quand je suis parti de chez lui, il faisait un temps magnifique. Un soleil épatant et j’avais un peu les boules de partir. Promis-juré Bruno, si je repasse dans le coin, je reviendrai dormir chez toi. Tu me laisseras encore la mezzanine hein ?
À suivre ...