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Le décor n’avait pas changé.
Les mêmes affiches de comédiens et de chanteurs plus ou moins célèbres, venus ici se restaurer entre deux prises ou deux ritournelles. Le bois des tables était à peine plus lisse malgré les coups d’éponge quotidiens, le poids des assiettes chaudes et le passages des mains des stars et des inconnus. La lumière triste éclairait comme autrefois le bar et à peine entré, je reconnus le serveur qui me lança un joyeux : « Un café m’sieur Corbier ? »
  


Je suis allé m’asseoir à la vieille table où la jeune femme était venue me confier sa joie d’être débarrassée de son compagnon et, tandis que j’épluchais le papier du sucre, un grand type s’approcha de moi et me dit : « Pardonnez-moi si je vous importune, j’ai entendu le garçon vous appeler monsieur Corbier, et je voudrais savoir si vous êtes bien le chanteur des émissions destinées à la jeunesse que mes enfants regardaient dans les années 80, 90 ? »
Le bonhomme était correctement vêtu et chapeauté. Des chaussures d’un bon faiseur lui moulaient les pieds, ses mains étaient soignées et sa lèvre supérieure s’ornait d’une fine moustache. Il avait une bague au doigt que je reconnus pour être une alliance en or sur laquelle était montée une pierre fine. Il avait la voix posée et un peu lasse, comme celle de ces personnes qui portent un lourd secret ou que la vie a abîmées. Je lui répondis par l’affirmative et il me demanda la permission de s’asseoir à ma table. Je l’en priai. Il le fit et commanda un café puis il me dit :
« Monsieur Corbier, il faut que je vous raconte quelque chose. Une histoire à laquelle vous n’êtes pas étranger, mais dont sans doute vous ignorez tout. » Il s’exprimait correctement et je me mis à l’écouter plus attentivement. « Ici même, voici quelques années, en manière de plaisanterie, vous avez dit à une jeune femme à laquelle vous présentiez vos vœux, je vous cite : « Bonne année et évitez les cons ! »… Figurez-vous monsieur Corbier que le con à éviter, c’était moi ! Ne m’interrompez pas sinon je ne parviendrai pas à aller jusqu’au bout de mon récit. Merci. »
Bien que son café fût encore brûlant, il le but d’un trait, en commanda un second et poursuivit son histoire.
« Le soir même, Hortensia, rentrant du plateau de doublage où elle gagnait fort bien sa vie, me déclara qu’elle désirait que nous nous séparions. J’en fus d’autant plus surpris que nous vivions une belle histoire depuis plusieurs années. J’étais à l’époque directeur d’une importante société d’import-export spécialisée dans les produits dérivés et le merchandising de CD vierges, lecteurs-enregistreurs de CD, et de magnétoscopes, et, par mes relations j’avais fait engager Hortensia qui avant notre rencontre se débattait dans d’épouvantables soucis financiers avec ses deux enfants à charge. Je n’avais pas encore eu le temps de lui dire ce que je pensais de sa volonté de détruire notre foyer qu’elle était déjà dehors. Je ne la revis jamais. J’ignore ce qu’elle est devenue et je me suis occupé du mieux que j’ai pu de l’éducation de ses deux enfants dont l’un est aujourd’hui directeur de marketing d’un groupe de placements financiers et le second est mon bras droit. Il passe son existence entre Paris et Pékin, sautant d’un avion à l’autre. J’ai trois magnifiques petits-enfants et ma vie est belle en compagnie de ma nouvelle épouse ! Alors voilà monsieur Corbier, je voulais vous dire qu’à cause de vous, que j’ai longtemps et souvent maudit, j’ai beaucoup pleuré et j’ai porté ma croix ! Mais tout a fini par s’arranger et je voulais vous remercier d’avoir écarté de mon existence une femme qui n’aurait pu que gâcher ma vie et celles de ses enfants. Et le con vous salue bien ! »

Là-dessus le bonhomme s’est levé. Il est allé payer ses cafés et le mien au bar puis il est sorti tranquillement en se raclant un peu la gorge.

Je suis resté plusieurs minutes, comme on dit, interdit ! Je ne me sentais en rien responsable de la vie de cette personne mais son trajet m’avait néanmoins secoué.

J’ai commandé encore un café au barman et puis au moment de partir, le propriétaire des lieux, monsieur Ahmed est arrivé :

« Ah m’sieur Corbier je suis bien content de vous voir ! Ça fait combien de temps ? Dix ans ? Plus ? Vous savez m’sieur Corbier, ma vie a drôlement changé depuis l’époque où je vous faisais le déjeuner ! J’ai rencontré une femme, Hortensia qu’elle s’appelle ! On s’est mariés. Elle m’a donné quat’ bozenfants et tout le monde vit au bled ! J’ai revendu le bistrot à mon serveur et je pars demain rejoindre la famille ! Madame Hortensia elle a un peu grossi avec les grossesses et le loukoum, mais on s’aime comme au premier jour, et nos enfants comme y sont pas très doués pour les études, on va essayer d’en faire des ouvriers dans le bâtiment ! Faudra venir nous voir au bled m’sieur Corbier ! Ça f’ra plaisir à Mme Hortensia. Souvent elle me parle de vous. Elle dit que c’est grâce à vous qu’elle a tout son bonheur ! »

J’ai pris la carte de monsieur Ahmed. J’ai laissé une pièce au nouveau propriétaire et je suis sorti. Il tombait de la neige fondue. J’ai rencontré une secrétaire de prod qui me voyant m’a dit : « Ben Corbier ? Tu ne me présentes pas tes vœux ? » et j’ai répondu dans ma barbe : « Ben moi tu sais, les vœux… ».

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