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1 - Parlez-moi des vœux
15 janvier 2012
Un vieux type, affalé au coin du bar me dit un jour : « Ce que je n’aime pas chez les jeunes, ce ne sont pas leurs coupes de cheveux effrayantes, ni leurs tenues vestimentaires grotesques, pas même leurs chaussures pourtant fort ridicules, ni leurs propos toujours exagérés ou leurs attitudes provocantes ! En fait ce que je n’aime pas chez les jeunes c’est qu’ils sont jeunes ! »
  


Ce discours particulièrement crétin, j’ai longtemps pensé qu’il était l’apanage de ce vieil alcoolique aigri qui arrivait le matin au bistrot, accrochait sa ceinture à la rampe et ne s’en détachait qu’à l’heure de la fermeture, plein d’alcool et de pisse. J’aurais parié à coup sûr qu’il était le seul à penser de cette manière. J’ai déchanté, et, bien que l’ennemi ne m’ait pas cerné, j’ai décidé de me rendre… à l’évidence : les cons sont légion et il n’est pas simple de les éviter. Surtout quand on en est soi-même un, ou pire, l’instigateur de la connerie…

Je travaillais encore à la télé, c’est vous dire que ça ne date pas d’hier, et je m’étais rendu au bistrot à côté du studio pour prendre une maigre collation, justement méritée, avant de retourner faire l’andouille sous les projecteurs. Une jeune femme, au moment où je m’installais, s’approcha de ma table et me dit : « Je tenais à vous remercier ! » Comme je ne la connaissais ni des lèvres ni des dents, je me souviens lui avoir répondu un truc du genre : « Me remercier ? Mais de quoi ? Par les trompettes et les Saints du Céleste Paradis sur lesquels veille avec bonté notre aimé Seigneur et Maître, pourquoi désirez-vous me remercier céans ? ». J’aime assez en faire des tonnes quand je ne sais pas quoi dire…
La jeune femme, après m’avoir demandé la permission de s’installer à ma table, autorisation qui lui fut accordée dans la seconde qui suivit la demande, me dit alors : « Quelques jours avant le 31 décembre (on était en mars quand elle me raconta son histoire), vous étiez venu, ici même à cette même table, où je terminais mon repas. Quand j’eus bu mon café et réglé ma note, tandis que j’enfilais mon manteau, vous m’avez présenté vos vœux en les achevant par cette formule lapidaire : « Et n’oubliez pas d’éviter les cons ! »… Alors, voilà, je voulais vous remercier car sous couvert d’humour, vous m’avez donné le courage et la force d’envoyer balader mon compagnon avec lequel je partageais mon petit déjeuner depuis plusieurs années, et la rupture consommée, je me suis sentie bien plus légère que je ne saurais le dire. C’est à vous que je dois cette renaissance. Merci ! ».

Cette pauvre malheureuse vivait avec un sale type qui se moquait d’elle, la battait sans doute et la trompait certainement avec des gueuses échevelées. Je voyais parfaitement le tableau. Tandis qu’elle s’usait les mains dans l’eau sale et javellisée à tordre des serpillières pour nettoyer les escaliers boueux de quelques riches bourgeois qui s’amusaient à shooter dans son seau et lui peloter les fesses en passant, le salopard devait passer ses journées à boire plus que de raison et jouer les quelques maigres sous qu’elle avait péniblement gagnés en lançant les dés en compagnie de mauvais sujets, alcooliques et sales de surcroit !

Les années ont passé.
L’autre jour, je repasse près des studios où cette malheureuse s’était à moi confiée par deux fois. Comme j’avais un peu de temps libre, et sans doute aussi un peu par nostalgie, je suis entré dans le restaurant ou j’avais donc, par deux fois, croisé la jeune femme.

Le décor n’avait pas changé.
Les mêmes affiches de comédiens et de chanteurs plus ou moins célèbres, venus ici se restaurer entre deux prises ou deux ritournelles. Le bois des tables était à peine plus lisse malgré les coups d’éponge quotidiens, le poids des assiettes chaudes et le passages des mains des stars et des inconnus. La lumière triste éclairait comme autrefois le bar et à peine entré, je reconnus le serveur qui me lança un joyeux : « Un café m’sieur Corbier ? »

Ma femme vient de m’appeler pour passer à table. Je vous raconte la suite après le déjeuner.

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